Zachary Lucky – The Ballad of Losing You

écrit par Dantefever
0 commentaire

Pays : Canada
Genre : Country
Label : Nordvis Produktion
Date de sortie : 28 Juin 2019

Chez Heiðnir, on est pas trop du genre country. On serait plutôt du genre rock’n’roll. Et en plus de ça, comme nous parlons de black metal et de paganisme mis en musique, nous sommes aussi de gros réactionnaires archaïques, voire un peu fascistes, qui refusons d’évoluer. « Heiðnir Webzine, le Gilbert Collard du webzinat français ». Sauf qu’aujourd’hui, comme il peut arriver à Gilbert Collard de se passer un petit Rick James en cachette, on va mettre la même démarche en application et vous parler l’air de rien d’un album de country.

Zachary Lucky, rassurez-vous, ne donne pas dans la country tapageuse et festive style rodéo texan sur fond de banjo épileptique. Bien au contraire. Nous sommes ici dans la country mélancolique à l’extrême, nostalgique avant tout, triste et lascive ensuite, avec guitares empruntées, violons et voix lancinante. C’est le genre de musique que vous pourriez entendre dans Thelma et Louise sur les longues scènes de road-trip dans les étendues arides du centre des États-Unis. C’est la musique qui transpire tout le long de films comme Crazy Heart.

The Ballad of Losing You a un sacré pouvoir émotionnel. Vous n’y trouverez pas de traces réelles d’un blues du Delta qui viendrait vous mettre un peu de baume au cœur avec des rythmiques gaillardes ou un joyeux nihilisme presque stoïque, détaché. Ici, c’est l’implication totale. Une musique très intime, qui regarde une vie banale depuis l’intérieur, et qui ressent les émotions avec l’intensité infime de celui qui s’émeut de chaque petit méandre que prend son existence au milieu des millions d’autres vies qu’il croise. Certains artistes ont cette faculté terrible de magnifier, humblement, le trivial, d’en exacerber la simplicité pour venir toucher le vécu de chacun et y trouver des raisons de s’en bouleverser.

Les dix titres (plus un bonus) de cet album passent lentement. Ils saisissent cette fibre nord-américaine si particulière dans laquelle le temps s’étire et s’étale, presque épais, sous le soleil total et les paysages ruraux qui ont l’air d’être toujours perçu derrière une couche de poussière ocre. « C’est un endroit qui ressemble à la Louisiane », comme dirait Léo Ferré. Le temps coagulé passé dans un rocking-chair à regarder le soleil se coucher rayon par rayon est cristallisé sur ce disque. On y parle d’amour, de famille, de peine et de joies presque douloureuses, tant la sérénité qu’elles apportent semble douce, de regret et de déception. Rien que de très convenu me direz-vous, mais l’important ici n’est pas réellement ce qui est exprimé explicitement. On l’a dit, Zachary Lucky fait transpirer l’émotion infime et viscéral, non pas la stupeur intellectuelle transcendante et l’émoi superbe suscité par une réflexion profonde. C’est profondément terrestre, presque poisseux de sentiments humains.

Les chansons se ressemblent assez entre elles, ce qui n’est ici pas un défaut. Les intonations de Zachary se confondent parfois, au point qu’il est difficile de distinguer une piste d’une autre. Mais ce n’est pas l’important ici. C’est un disque d’immersion, qui vous fait couler dessus en une cataracte ininterrompue des sentiments doux-amers d’un seul tenant, de façon parfaitement homogène. On peut même parler d’une forme d’ennui agréable, touchant. C’est monotone, mais aussi hypnotisant. Cette monotonie-là aurait presque de quoi me faire parler une fois de plus du fameux « effet Burzum » dont j’ai déjà souvent fait la description ici. Il s’agit de deux genres musicaux très différents, entendons-nous bien, mais l’aspect obsédant reste comparable. C’est tout le temps pareil, mais on s’y ennuie avec plaisir.

The Ballad of Losing You est une collection de chansons touchantes, évocatrices, qui ont la capacité de prendre par surprise et d’émouvoir sans que l’on s’y attende. Il suffit que vous soyez un tant soit peu dans la tourmente émotionnelle pour que ces harmonies calmes et ces lancinances en forme de ressac ne viennent vous cueillir. Décidément, cette country-là a sa place sur Heiðnir, et n’est peut-être pas si éloigné que ça du black metal…

Laisser un commentaire