Mgła – Age of Excuse

écrit par Dantefever
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Pays : Pologne
Genre : Black Metal
Label : Northern Heritage Records
Date de sortie : 2 Septembre 2019

Bon, il était clairement inévitable celui-ci. Étant donné le succès de Mgła depuis son album précédent, que votre serviteur avait découvert à sa sortie, les tournées à guichets fermés du groupe et les monceaux de formation que les Polonais ont influencés en seulement un peu plus de quatre années, il était hors de question de ne pas chroniquer ce qui s’apparente maintenant à un véritable phénomène du black metal.

Pour commencer, un petit point sur Exercices in Futility. Ce magnifique, superbe, bouleversant album a bénéficié d’un des succès les plus importants de l’histoire du black metal, rien de moins. Et ceci sans même que le groupe n’ait fait la promotion de son album. Les deux musiciens ont enregistré leur musique dans leur studio, et l’ont distribué sur leur propre label. Plus underground, c’est difficile. Certes, Mgła était, déjà connu des amateurs de black metal souterrain, avec des démos remarquables et surtout un With Heart Toward None exceptionnel de puissance et de composition. Cependant, et à mon humble avis, Exercices in Futility n’a pas été apprécié pour les bonnes raisons. C’est peut-être un sentiment que je suis le seul à porter, mais j’ai souvent eu l’impression que l’engouement pour l’album était plus dû à la perfection quasi-totale de sa composition, plutôt que pour l’incroyable somme de fond qu’il faisait remonter à la surface. Comprenez que le chef d’œuvre dont nous parlons est aussi cliniquement parfait que renversant émotionnellement. C’est une intuition difficile à décrire… Pour faire simple, personne ne pourra dire que Mgła ne sait pas composer. Personne ne pourra dire non plus que sa production n’est pas parfaite et lui va comme un gant. Personne ne pourra non plus prétendre que les paroles sont mal écrites. Et l’accroche des riffs du groupe a fait le reste. Mais, toujours d’un point de vue personnel, je pense que tout l’indicible et le « hors-cadre » de l’album n’a finalement pas été si bien ressenti que ça par ses adorateurs. Comme si les légions de fans se contentaient et s’extasiaient de l’aspect épique et tragique de la musique du groupe, sans réellement percevoir le désespoir immense, sans enthousiasme et infiniment poisseux qui ondoie comme une clameur assourdie derrière les mélodies emphatiques. Peut-être ne suis-je qu’un prétentieux de plus, mais je maintiens que cet album n’a pas été bien accueilli pour les raisons qui étaient à l’origine de sa naissance. Ils l’ont accueilli en triomphe, alors qu’il souhaitait juste vomir ses cendres dans son coin. Et de manière plus générale, ce sentiment que beaucoup d’œuvres de black metal ne sont perçues et célébrées qu’en raison d’arguments superficiels me revient souvent, comme un ressac, et qui finit par sérieusement devenir inquiétant.

Pour parler du nouvel album et sortir des considérations erratiques, il faut déjà parler de l’artwork de ce nouvel opus. Il est laid. Et pas laid qui est en fait beau, juste laid. Le concept pouvait être intéressant, mais le traitement est absolument raté, toujours de mon point de vue. J’ai beau aimer beaucoup des œuvres plus anciennes de Zbigniew Bielak, je trouve son travail absolument déplacé ici. J’attendais plus de sobriété, plus de monolithisme, plus d’inertie. Enfin, ce n’est pas le plus important. « I » commence sur une mélodie typique du groupe, tragique et grandiose à la fois, très aristocratique. La voix grondante de M vient se poser sur ces riffs dominateurs soutenus par la batterie comme toujours très martiale et froide de Darkside, et déjà, on sait que l’on a retrouvé les Polonais comme on les avait laissés. Ces messieurs sont toujours d’excellents musiciens, qui maîtrisent leur art et proposent un black metal très mature, très réfléchi et ciselé.

« I » est dans la droite lignée de l’album précédent, avec des mélodies traînantes qui rampent dans les mues superbes de leurs propres peines. Mgła, c’est ça, c’est le chemin de calvaire au milieux des ruines de ses vanités éclipsées. C’est la volonté de mener un dernier acte au superbe, au moment où tout le reste est perdu, et où l’on se sent soi-même proche de glisser dans le néant tout en ayant l’hideuse conscience, à chaque instant, que ce dernier caprice est aussi vain que le reste.

Le suivante, « II », révélée en avance, est sans doute la meilleure piste de l’album. Tout y est impeccable. Les mélodies principales, les arrangements quelque peu dissonants en fond, les riffs peinés et si terriblement poignants, les éclaircies amères et les tournoiements dans le vide qui effeuillent l’âme. Ne mentons pas, l’émotion est là. Mgła touche quelque chose d’infiniment profond. Il agrandit la brisure d’être en vie. Mgła n’est pas haineux, ni même réellement tragique, à bien y penser. Il décrit la vie humaine et l’illusion de ses accomplissements dans toutes ses histoires, de la même manière que nous parcourons les récits antiques. Les guerres, les meurtres, les parricides, les viols et les blasphèmes, tout les reliefs que forment les gloires, les victoires, les défaites et les exploits sont atténués, essoufflés, porteurs d’une gravité et d’une grandeur empoussiérée.

Tout cela, on le ressent dans cet album. Mais pas suffisamment, pas assez, pas tout le temps. Là où Exercises in Futility était une coupe débordante aux rebords poisseux de cette sublime lymphe d’amertume, Age of Excuse n’est rempli qu’à moitié. Nous en revenons à mes divagations de début de chronique. Mgła a rendu une copie plus que parfaite, mais qui n’est pas assez puissante dans son indicible, comme elle a pu l’être autrefois. Les Polonais n’ont pas réussi à aboutir à une nouvelle plaie ouverte qui ne pourra jamais se suturer. Il n’y a rien, formellement, à reprocher à Mgła. Musicalement, l’album est pour ainsi dire impeccable. Encore une fois, Mgła offre une forme de perfection, un tome irréprochable. Mais cet âge de l’excuse n’est que cela, justement, une production musicale parfaite. Et ça n’est pas assez, dans leur cas. Quelque chose de l’ordre de l’esprit, que j’évoquais plus haut, y est moins fort que sur Exercices in Futility. Ce n’est ni quantifiable, ni mesurable, ni réellement répressible, mais l’album frappe simplement moins fort. On admire un travail d’orfèvre, mais on ne s’émeut pas devant le résultat final autant qu’on le voudrait. S’il fallait vraiment désigner un coupable, on irait fatalement dire que ce sont les mélodies qui ne sont pas assez fortes, pas assez renversantes, pas assez terribles. Mais là encore, il reste difficile d’en prendre réellement une en défaut. Définitivement, Mgła est intouchable, mais ne touche paradoxalement plus assez.

On ne peut pas en vouloir à Mgła de n’avoir pas réitéré leur coup au cœur de 2015. Il y a d’ailleurs fort à parier qu’ils ne pourront jamais le faire de nouveau. Les trois pistes finales de l’album le prouvent. Tout est à sa place, tout résonne comme il faut, mais l’émotion n’est plus vraiment là. Et la dernière piste ne peut finalement sonner que comme un pastiche hâve et affaibli de la pièce finale de l’album précédent, véritable litanie d’une beauté et d’une tristesse indescriptibles. Mgła a encore une fois soulevé les foules, en témoignent les messages du groupe sur leur page Facebook, mais reste un groupe de musique pour cette fois-ci, et non pas les prophètes qu’ils étaient devenus après 2015.

L’album est à recommander, c’est évident. De toute manière, il est déjà trop tard, tout le monde l’a évidement écouté, plus d’un mois et demi après sa sortie. Cette chronique ne sert, factuellement, à rien. Et c’est également un peu le cas de Age of Excuse. Mgła n’avait plus que deux choix, écrire un nouveau sommet d’émotion, ou rien, sujet qu’il a prouvé maîtriser. À la place, il sort un excellent album, ce qui dans son cas est une demi-mesure.

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