Le Cycle de Gormenghast

écrit par Dantefever
0 commentaire

Votre serviteur aime les catégories. Il apprécie de pouvoir ranger soigneusement un disque, un film, ou plus généralement une œuvre dans un genre, un embranchement, un petit tiroir joliment étiqueté. C’est incroyablement pratique, cet étiquetage méticuleux des choses. C’est propre, c’est net, on s’y retrouve bien, on reconnaît les mélanges, on a des éléments de langage pour définir clairement ce qu’on écoute, regarde, lit… En un mot, c’est commode, c’est confortable, c’est rigoureux, c’est soigné et ça fait propre. Le problème, c’est qu’au cours de son rangement, on finit fatalement par tomber sur un élément inclassable.

Entre beaucoup d’autres genres littéraires, j’apprécie particulièrement les littératures dites « de l’imaginaire ». Surtout la fantasy, pour être plus précis. Et attention, pas celle qui s’étale impudiquement en kilomètres de pages niaises et incroyablement convenues sur les rayons de la Fnac. Je parle de fantasy noble, altière, élégante et touchante. Celle de Dunsany, de Tolkien et de Morris. J’aime à dire que la fantasy est, entre autres, une forme de poésie implicite. Elle part nager dans les mêmes eaux que les grands cycles mythologiques, dont elle s’inspire d’ailleurs beaucoup, renouant avec cette tension constante et paradoxale, entre primordialité et sophistication. Une manière d’ériger en superbes monuments les émotions et les tribulations humaines les plus essentielles, les plus archétypales, les plus intrinsèquement naturelles. Pour ne pas aller chercher bien loin, relisez Solomon Kane pour comprendre de quoi je parle.

Dans ces littératures de l’imaginaire donc, il y a une place relativement oubliée occupée par ce que l’on appelle le roman gothique. Le Moine, Melmoth, l’œuvre de Poe ou de Bram Stoker, sont à classer dans ce style. Un style assez disparate d’ailleurs, puisqu’on parle de romans d’aventure, de récits plus poétiques, de nouvelles ou encore de roman épistolaire. Pas d’unité de forme donc, mais un consensus vers les ambiances sombres et passées, résolument tournées vers ce qui a déjà vécu et n’en finit pas de dépérir. Le désenchantement d’une féerie et d’un fantastique qui ne sont plus attrayants ou inquiétants, mais simplement ennuyeux (au sens ancien du terme), hâves, mornes, sinistres parfois, et mortifères dans quelques cas. Comprenez que le roman gothique est avant tout le roman de ceux qui n’aiment pas leur époque, qui n’y voient que les vestiges ataviques d’un passé bien plus superbe. De là, je voudrais dégager deux aspects particuliers qui, de mon point de vue, définissent le roman gothique.

Le premier de ces deux aspects est le fatalisme, l’irréductible fortune, le poids inerte de ce qui va arriver de manière immuable. Dracula, dans son château, du haut de ses siècles de vie, est un personnage magnifique, qui ne cherche au fond qu’une manière de survivre dans un monde qu’il méprise, alors même qu’il en était le superbe conquérant auparavant. Il ne souhaite pas retrouver son rang ou faire du mal aux hommes par simple goût de la cruauté, bien qu’il ne cache pas son dédain envers eux. Il cherche à ne pas mourir. Ses projets d’installation à Londres sont avant tout motivés par son besoin trivial de victimes. Il est condamné à tuer, s’il veut vivre. Présenté comme un personnage redoutable, le Dracula de Stoker est en fait avant tout un survivant, un maudit, un paria, héritier d’une nature autre.

Le second de ces deux points est l’ennui. Comprenez l’amorphisme, l’attrition, le sentiment d’être plus mort que vif, de ne rien ressentir que de vagues embruns de peine. Ainsi, le personnage du roman gothique veut éprouver, il veut ressentir, il veut se percevoir comme étant un être vivant. Alors, il cherchera souvent son tressaillement dans des sexualités déviantes, extrêmes ou mêmes sordides, dans des actes inhumains et cruels, dans la souffrance d’autrui (ou la sienne), et dans la peur inspirée. C’est là, à mon avis, le duumvirat qui définit le personnage du roman gothique. Il cherche à échapper à la fatalité qui l’étouffe, se résout à des extrémités innommables, mais échoue presque perpétuellement à laisser cette chape d’ennui derrière lui. La mélancolie, au sens propre du terme, de l’être qui a tellement essayé de fuir sa lassitude pour retomber sempiternellement dans le même affadissement qu’il finit par accepter sa non-vie et sa non-mort.

Gormenghast est un livre inclassable, que l’on rangerait donc dans le roman gothique, même s’il conserve une originalité certaine. Un immense château médiéval, dans une époque indéfinie, adossé à une montagne sinistre, et des murailles effritées contre lesquelles s’agglutinent les maisons biscornues d’un village peuplé d’hommes et de femmes qui vivent, dépérissent et meurent affreusement vite. Un château si ancien et si grand que des pans entiers restent inexplorés. Gormenghast, c’est son nom, est habité depuis des générations par la famille d’Enfer, dont Lord Tombal est le 76ème Comte. Son fils, Titus, vient de naître, ce qui cause un immense bouleversement dans le petit microcosme du château. Gormenghast est un livre qui repose uniquement sur son atmosphère et ses personnages. Des personnages grotesques, incompréhensibles, outrageusement étranges et insaisissables, qui hantent le château et y font société comme ils le peuvent, tous rongés par leurs névroses. Lord Tombal, neurasthénique, dont la vie se résume à ses livres. Sa femme, la Comtesse, massive et exclusivement intéressée par ses chats et ses oiseaux. Craclosse, le valet squelettique et sinistre, absurdement loyal. Lenflure, le cuisinier monstrueusement adipeux, malveillant et repoussant. Fushia, la seule enfant du couple avant la naissance de son frère, désespérée précocement par sa propre existence. Le Docteur Salprune, secoué de tics et d’une onctuosité révulsive. Tous sont à l’exact point d’équilibre entre ridicule et poignant. Laissez-moi vous le dire avec le plus grand sérieux ; vous n’avez jamais lu des personnages comme ceux-là.

L’atmosphère ensuite. Cette incroyable atmosphère poussiéreuse, vieillie, lourde, crépusculaire et étouffante. Pourtant, Gormenghast n’est pas explicitement sinistre. Pas de vieilles tombes, de chauve-souris et de malédiction. Simplement des vieilles pierres, des névroses, de l’ennui, une inertie, un immobilisme total, et de l’effacement. La mort et l’asphyxie intérieure, dans un univers qui écrase par son envergure. Vous n’irez jamais plus loin que sous les murailles du château, vous n’aurez jamais d’histoire plus développée que les conspirations de Finelame, et vous allez déguster de la description délicate sur des centaines de pages. Mais bon sang, quelle ambiance… Quelle incroyables sensation de pesanteur… Vous ne risquez pas d’être brusquement saisi d’émotion en lisant Gormenghast, même si certains passages possèdent une vraie charge sentimentale, mais vous allez vous enfoncer dans un marais de pierres usées et de silences de cathédrale dont il est difficile de sortir. On s’enlise dans les pages, on palpe la réalité des personnages, on gémit avec eux de cette existence absurde et grotesque, on ressent la présence impérieuse de ce château démesuré comme on percevrait celle d’un brouillard hermétique autour de l’existence.

Gothique, Gormenghast l’est complètement. Pas le gothique auquel on s’attend, que l’on s’imagine immédiatement assez baroque et visuel, mais le gothique dans la trame de ce que ce terme signifie. C’est l’essence du roman gothique désenchanté qui n’a pas besoin du harnachement de corbeaux, de croix et de cimetières. Tout est atténué, couvert, presque mis sous silence. La tension papable des colères, des révoltes, de la misère et de la folie est concentrée, contenue sous la cloche imperméable qu’est le château qui ridiculise totalement n’importe quelle manifestation de sensibilité humaine par sa masse incomparable. Lire ce livre, c’est un peu comme écouter le dernier Bell Witch. C’est affreusement long et lent, il ne se « passe » factuellement pas grand-chose, les éléments constitutifs sont très restreints, les répétitions sont légions. On s’ennuie en écoutant Bell Witch, on s’ennuie positivement. On est plongé dans une monotonie, une langueur atone, une attrition. On regarde le temps passer, sans s’y sentir inclus. On aimerait souvent que ça finisse. Quand on en sort, on se demande pourquoi on s’inflige ça. Et puis étrangement, presque par mégarde, alors qu’on n’y pensait plus, on se surprend à se remémorer cet ennui auquel on veut revenir sans même savoir pourquoi. On se souvient de ces effluves d’émotion très fines, comme perdues entre deux bancs de poussière en suspension dans un espace bien trop vaste. Et on y revient, toujours, sans jamais cesser de s’ennuyer.

Mervyn Peake a fini sa vie tragiquement, ravagé par une maladie incurable. Il aura eu le temps d’écrire des suites à son chef-d’œuvre. Je conseille à titre personnel le second volume du cycle*, au moins aussi bon que le premier, mais vous pouvez vous passez du troisième, qui sort complètement de l’esprit des premiers, quittant le château et en même temps son atmosphère si particulière. C’est, vous l’aurez compris, un livre unique, à nul autre semblable. Un livre méconnu et pourtant culte, révéré par Moorcock, qui mérite de se faire réhabiliter. Comme annoncé en début de chronique, c’est un inclassable, un cavalier seul qui me tient particulièrement à cœur.

Gormenghast, ou le rêve empoussiéré d’une vie passée dans un caveau de pierre aux proportions inhumaines.

* Le Cycle de Gormenghast se constitue des œuvres suivantes : Titus d’Enfer, Titus dans les ténèbres, Gormenghast, Titus Errant. Titus dans les ténèbres est une nouvelle qui s’intercale entre le premier tome et l’éponyme, sympathique mais non indispensable à la lecture du cycle. Le dernier volume n’a pas pu être terminé par Peake, que la maladie a rattrapé avant. Il comporte moins d’intérêt que les deux premiers tomes (hors nouvelle). Ultime précision, j’ai utilisé l’appellation Gormenghast tout au long de cette chronique pour parler en fait du premier livre, non du deuxième, son titre étant plus représentatif que Titus d’Enfer pour parler de l’ensemble de cette œuvre. Comprenez, factuellement, que j’évoque ici le Cycle de Gormenghast dans son intégralité (surtout porté par Titus d’Enfer et Gormenghast, donc) en vous introduisant à son premier tome par esprit logique.

Laisser un commentaire