Ulcerate – Stare Into Death and Be Still

écrit par Dantefever
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Pays : Nouvelle-Zélande
Genre : (Post) Death Metal
Label : Debemur Morti Productions
Date de sortie : 24 Avril 2020

Si je m’y étais attendu… Rendez-vous compte. Du death metal technique sur Heiðnir. Je n’y aurais jamais cru. Pire, je n’aurais jamais pensé un jour aimer réellement, et à ce point, un album du genre. Mais ce n’est même pas encore tout. Cet album me touche. Il contient quelque chose qui surplombe, sans en être complètement, les régions de l’émotion. Une émotion terrible, sismique, tombée de haut pour faire chavirer tout ce qui se trouve en bas. Une verticalité presque tyrannique, qui touche, une fois de plus, au domaine du spirituel.

Je ne suis pas un total profane du death technique. Suffocation ou Nile me suivent depuis plusieurs années déjà. Mais Ulcerate n’a rien à voir. En fait, Ulcerate n’est pas du death technique. Ni même du progressif. Le préfixe qui s’impose de lui-même pour parler des néo-zélandais, c’est celui de « post ». Ulcerate vient définitivement du death metal, mais donne, en fin de compte, dans une discipline plus vaste. Celle de la musique impériale et impérieuse, dont on identifie clairement les origines et les contours latéraux, mais dont on ne parvient pas à percevoir l’entière dimension verticale tant elle descend bas et s’élève haut.

Je ne connais pour ainsi dire pas les précédents albums de la formation. Selon un expert de mes connaissances, le groupe travaille son death metal directement à l’ADN, pour le distordre et le faire se convulser dans toutes les directions possibles. Le but de la manœuvre est d’imprimer à cette musique des sursauts inenvisageables pour le commun des mortels, qu’ils soient musiciens ou auditeurs. Ce que j’ai pu en écouter ressemble à un déchaînement innommable de notes hystériques, de plans de batterie venus de Yuggoth, de mélodies chaotiques et d’harmonies inconfortables. Des influences tirées de Deathspell Omega et de Gorguts s’entendent assez clairement, mais le substrat final est unique. Pas forcément plaisant à mes oreilles, mais unique.

Stare Into Death and Be Still m’a été enfoncé dans le bec au forceps par cette même connaissance évoquée plus haut, qui me fait l’honneur de partager avec moi les colonnes d’un autre magazine fort recommandable. Des mois à m’en parler, des mois à l’écarter. Et d’un coup, comme ça, un beau jour de juin, je me décide.

Le Déluge. Cet album m’a fait l’effet du Déluge de le Genèse. Comme si une puissance supérieure et autre avait décidé de tout balayer, de noyer tout ce qui est, sous les flots incommensurables d’une musique nouvelle, inqualifiable, bien trop complexe pour la fragile Arche de ma conscience ballottée sur ces houles aux courants incompréhensibles, presque paradoxaux. Une telle violence, des sons si massifs, donnant lieu à une musique si aérienne, si surplombante, si lumineuse… Des mélodies si insaisissables, si retorses, et pourtant si poignantes et touchantes… Des plans de batterie inenvisageables, au service alchimique d’une indicible et pourtant évidente harmonie… Une musique encore jamais entendue.

Stare Into Death and Be Still est une profession de foi éclatante. Une grande déclaration de vide. Un vide embrassé, reconnu, admis. Presque célébré ? Un néant érigé en  force motrice, qui oblige l’être qui accepte de lui faire face à assumer sa nature périssable et atrophiée. Mais Ulcerate n’est pas nihiliste. Sa foi participe du vide. L’absence de constance, le non-être sourd qui bat sous chaque corps, la dissolution inévitable de chaque parcelle de matière. Voilà le panthéon amorphe, et ce que manifeste Ulcerate, avec la même dévotion que le concile Deathspell Omega prêche l’avènement de l’adversaire. Le vide, révélé, autel universel et omniprésent, sur lequel sont litaniquement immolés tous les vivants, érigé en credo. Le paradoxe du néant auréolé et canonisé, non pas comme horizon inerte mais bien comme un rédempteur, sous-tend l’entièreté de l’album. Tout sonne comme une liturgie à la régularité inhumaine, une liturgie d’où émanerait une lumière débilitante et pourtant sublime aux sens. Jamais, au grand jamais, votre serviteur n’aura pu entendre quelque chose d’aussi massif, d’aussi écrasant ni d’aussi ombrageux et douloureux. Et dans le même temps, il continue de prier en direction du vide professé par Ulcerate avec une assiduité équivalente depuis que la Sainte Chapelle Debemur Morti a accompli l’exploit de l’invoquer sur notre plan.

Ulcerate est grandiose. Il peut tout. Imposer une violence parfaitement cadrée, faire planer des mélodies qui se fichent finalement dans la poitrine pour tirer vers des hauteurs aussi désertes que sacrées, laisser aux silences le temps d’érafler l’âme aussi sûrement que ses cordes… Derrière la technique simplement absurde, l’émotion est partout. Tout au long de la séraphique « Exhale the Ash », avec son final dantesque au sens propre du terme, dans les éclats cruels de « There is no Horizon », au creux de la montée en puissance initiale de « Inversion », scintillante à flanc de riffs dans la longue extinction finale de « Dissolvesd Orders »… Ulcerate me fait ressentir le même serrement de poitrine que l’on connaît sous l’ombre d’un monument si élevé, si dense, si complexe et si pantocratique que sa silhouette en devient éprouvante. On souffre de se trouver surplombé par une telle splendeur. On gémit de sa propre petitesse, de son insignifiance devant une masse ineffable, sévère. Ulcerate sévit, mais n’a jamais besoin d’écumer ou de gesticuler. Il n’est pas rageur ou furieux. Tout cela se joue sur une autre échelle. Tout ce qui excède le périmètre et la capacité des sens humains est perçu comme une menace par ce dernier. Ulcerate allie cette menace réelle avec le sacrement de la grandeur, réunis et manifestés dans la clarté céleste tombée du Néant.

Serein. Ulcerate me rend serein. Une sérénité ascétique, un calme de dissolution. Tous les cultes appellent les hommes à se réunir dans un grand tout qui dépasseraient la somme de leurs individus pour réaliser et magnifier l’existence en d’autres royaumes, d’autres lieux ou d’autres plans. Ulcerate a répondu à tous ces appels, condensés les désirs unanimes et accordé la béatification. Dans le Vide, et la Mort. Tous s’y dissiperont. Lui seul tiendra le regard, et demeurera.

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