Molassess – Through the Hollow

écrit par Dantefever
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Pays : Pays-Bas
Genre : Rock Psychédélique
Label : Season of Mist
Date de sortie : 16 Octobre 2020

Après avoir parlé de death technique dans sa dernière chronique, votre serviteur revient vous parler d’un autre style relativement éloigné de la ligne éditorial du magazine. Encore que. Certes, le rock progressif psychédélique n’est pas exactement le pur crédo orthodoxe d’Heiðnir. En revanche, ce qui nous tient à cœur – et ce qui est réellement orthodoxe, en fait –  c’est d’écrire sur les musiques qui portent en elles, d’une manière ou d’une autre, un lien avec le black metal. Et des liens avec le black metal, Molassess en a.

Molassess, pour ceux qui ont du mal à sortir la tête du creuset du metal extrême, c’est un groupe qui s’est formé autour de Farida Lemouchi, sœur de Selim Lemouchi, âme et cœur battant du groupe culte The Devil’s Blood. Allez, rapide rattrapage. The Devil’s Blood, c’est Selim, guitariste dans des groupes de black et de heavy néerlandais, qui décida un beau jour que dorénavant, son pèlerinage musical et spirituel se déroulerait dans des eaux différentes. Aussi forme-t-il The Devil’s Blood en 2007, groupe de rock psychédélique occulte au nom emprunté à Watain, pour qui il avait composé et joué de la guitare en live. Lui-même compose la musique, et sa sœur Farida prend le micro, chantant les paroles inspirées entre autre de la fameuse gnose luciférienne développée par toute une frange du black metal suédois. Les gigantesques premiers EP et démos du groupe marquent profondément leur public. Jamais le rock’n roll ne s’était fait aussi captivant, aussi puissant et aussi manifestement dévoué depuis le premier album de Coven ou les délires de 13th Floor Elevator. Trois albums suivent, consacrant définitivement The Devil’s Blood. Extraordinaires manifestes d’élégance, de profondeur, de fièvre spirituelle et d’énergie, le groupe foudroie son auditoire, autant en studio que sur scène. Jusqu’à ce que Selim ne décide de tout laisser en plan et de partir. De laisser réellement tout, et de partir de la manière la plus absolue qui soit. Ayant atteint l’âge christique de 33 ans, Selim met fin à ses jours, comme il l’avait lui-même annoncé, poursuivant sa quête de transcendance dans d’autres sphères. Son héritage aura marqué du plus ardent des fers des milliers de personnes, qui ne cesseront jamais de ressentir la brûlure inextinguible laissée par cette musique tirée de l’Ailleurs.

Farida, désertée par son génie de frère, ne se laissera pas abattre. Molassess est formé en 2018, et s’échauffe sur un EP produit par l’éternel Ván Records avant de se jeter dans le grand bain. Signature chez Season of Mist, premier album d’une heure au compteur, et beaucoup d’attente. Comme de juste. Derrière une pochette bleue ornée de motifs géométriques forts peu inspirants, l’album tisse un rock progressif et psychédélique complexe, subtil, fin, ambiancé, dans une atmosphère très feutré. L’inspiration est évidemment à chercher du côté de The Devil’s Blood, mais cette influence ne résume pas pour autant toute la musique de Molassess. Terminés, les morceaux puissants et énergiques. Place aux longues constructions plus alambiquées basées sur des répétitions allongées, aux rythmes trompeurs et aux phases plus « arty ». Molassess possède moins d’accroche, moins de séduction lascive et franche que The Devil’s Blood. Il est plus sinueux, plus trouble, moins facile d’accès. Le premier morceau éponyme donne une impression de labyrinthe, de dédale peuplé d’étranges bruits, résonnants çà et là pour ne jamais révéler leurs origines. Sans être un spécialiste du rock progressif, on y retrouve sans trop de difficultés cet amour pour la liberté individuelle accordée à tous les instruments, qui se baladent de concert pour former un tout qui peut presque sonner dissonant par moment. Les influences jazz ressortent clairement, syncopes et contretemps à l’appui.

Le périple n’est pas aisé, loin de là. Si vous êtes un monomaniaque du black metal (et personne ici ne vous le reprochera), vous aurez probablement un réflexe de rejet, ou tout du moins un sérieux froncement de sourcils à la première écoute. Pourtant, l’effort en vaut la peine. Et c’est un chroniqueur allergique au jazz qui vous le dit. Ces avancées chaloupées possèdent un réel charme, quelque chose d’à la fois alarmant et rassérénant. Des perles plus directes et plus immédiatement charmeuses sont disséminées au fil du courant, comme la plus folk « Corpse of Mind », elle aussi montée sur une répétitivité hypnotisante. Celle-ci intervient juste après la tournoyante « Formless Hands », qui rappelle terriblement Hawkwind, notamment sur un album comme « All of the Mountain Grill ». La respiration plus forestière après l’errance spatiale fait du bien. D’autant plus que nous retombons ensuite dans les zones délicates avec « The Maze of Stagnant Time » et son rythme entraînant qui dissimule une sophistication croissante.

Vous l’avez compris, l’album est complexe. Riche. Dense. Long. Il ne s’offre pas aussi facilement que votre ex, pour sûr. Il faut le travailler, le laisser reposer, y revenir, s’énerver dessus, le couper pour revenir à du bon vieux Marduk, lui faire la gueule, puis se laisser tenter à nouveau… Tout un processus qui nécessite persévérance et combattivité. Et puisque l’on parle de persévérance, si vous avez eu le courage d’arriver jusqu’ici dans votre lecture, je vous propose quelques éléments qui devraient vous aider à entrer dans l’album.

Première porte d’entrée, et pas des moindres, la voix de Farida. Une voix puissante, impérieuse, véritable cor tapissé de velours. Farida se fait ici lancinante, caressante, tonnante, fanatique… Cette femme sait tout faire. Et avec cœur. Concentrez-vous sur ses intonations durant vos premières écoutes, cela devrait vous attirer presque contre votre gré dans les profondeurs de Molassess. Ensuite, et je reviens ici à notre point de départ, Molassess véhicule la même ferveur que The Devil’s Blood. Le même frisson d’au-delà. Moins éclatant et sensuel que chez son grand frère, mais plus diffus, plus délicat peut-être. Elle est là, cette précieuse vibration qui avait fait du groupe de Selim un monument. Elle tressaille et palpite tout au long de l’album, plus fiévreuse à certains moments qu’à d’autres, mais toujours battante. Enfin, et je livre ici la clef la plus scintillante, le morceau final a été composé par Selim. L’extraordinaire « The Devil Lives » est une pièce écrite par le glorieux défunt qu’il n’avait pas enregistré auparavant, proche dans l’esprit de ce qui restera pour toujours et à jamais le plus sublime diamant de sa pourtant somptueuse œuvre globale, j’ai nommé « Voodoo Dust ». « The Devil Lives » marche dans le sillage de la poussière étincelante autrefois semée. Dix minutes parfaites, plus simples et plus sincèrement langoureuses que le reste de l’album, qui ressuscitent Selim et son aura pour clore l’ouvrage. Un immense moment de musique, profondément touchant. Rien que pour ce joyau, l’album en vaut la peine. Voici du rock’n’roll comme vous n’en avez jamais écouté.

Molasses ne plaira sans aucun doute pas à la plupart de notre lectorat, il est vrai. Il est tout aussi vrai, d’ailleurs, que votre serviteur ferait mieux de se remettre au black metal quand il écrit chez Heiðnir plutôt que de digresser. Pas d’inquiétude ce côté-là, les prochaines chroniques porteront des corpse paints, sans faute. D’ici-là, laissez une chance à Molassess. Même si vous n’en avez pas envie. Ou au moins, à The Devil’s Blood. Ne passez pas à côté de cette personnalité unique qu’était Selim Lemouchi, que cela soit via son héritage direct ou indirect. Et une fois que vous vous serrez enivré du sang du Diable, revenez donc goûter à ce que Farida a encore à dire. Par sa voix, c’est l’un des musiciens les plus doués et habités de sa génération qui parle.

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