Urfaust – Teufelsgeist

écrit par Dantefever
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Avec les années, je me surprends à réévaluer le dernier Urfaust, pourtant copieusement sulfaté à sa sortie par mes soins. Certes, cet album témoignait d’une grosse tendance à parodier leurs propres codes pour les Néerlandais, ainsi que d’une utilisation un peu facile de la répétition. En-dessous, très en-dessous du reste, malgré le début de descente déjà annoncé par Empty Space Meditation en 2016. En l’écoutant de nouveau, The Constellatory Practice demeure agréable en fond, pendant une lecture par exemple. Sitôt cette réhabilitation effectuée, Teufelsgeist tombe un peu de nulle part sur nos têtes fatiguées par une année désastreuse, accompagné d’un gin spécialement confectionné pour accompagner l’écoute de l’album. Une bien belle extension à l’univers d’Urfaust.

Ceux qui attendent une chronique « complète » incluant l’évaluation du gin pourront aller s’abreuver chez Horns Up. Votre serviteur consomme de l’alcool en quantités microscopiques, et n’est donc absolument pas qualifié pour estimer les mérites d’une bouteille. En revanche, mon diplôme d’urfaustologue certifié trône avantageusement sur mon mur. La musique, donc. Urfaust a laissé tomber le black metal, ou peu s’en faut. « Ambient » est encore une fois le maître mot. De l’ambient appuyé par des guitares pesantes et une basse des cavernes, mais mis au service de l’atmosphère totale, de la texture sonore. Allez chercher vos riffs ailleurs s’ils y sont.

« Offerschaal der Astrologische Mengvormen » surprend largement, ouvrant l’album sur quelque chose de très mélancolique, langoureux, qui me fait étrangement penser aux tonalités et sentiments dégagés par certains artistes de variété française. Et plus précisément, Pierre Bachelet. Oui, Pierre Bachelet dans Urfaust. Je sais, c’est absolument absurde, mais rien à faire, la chose me colle aux oreilles. Les claviers aigus mélodiques me rappellent d’ailleurs un son de hautbois, associé dans mon esprit à ces musiques des vieux films des années 70 un peu terreux, qui dépeignent la ruralité profonde et la misère poisseuse qui goûte le long des fermes. Je divague, c’est évident, mais pas autant qu’Urfaust. Cette première piste me colle un cafard terrible, fané, irrémédiable. Une tristesse résignée s’en évapore, un air de « c’est comme ça » tout amer. Heidi neurasthénique, le Déclin de mon père, Sisi l’intoxiquée.

Passons à la suite avec « Bloedsacrament voor de Geestenzieners », plus classique d’Urfaust, avec ce rythme de basse et batterie processionnaire, la parodie d’air d’opéra de IX et les grincements de guitare et de claviers en fond. L’ensemble évoque un Reverend Bizarre décomposé, dont les os se relèveraient de la tombe pour venir jouer une musique toute proche, mais plus décharnée, suintante du linceul à présent visité qu’il appelait de son vivant. Tout se fait plus sombre, sulfureux. La fin menaçante de cette seconde piste introduit l’un des éléments d’Urfaust qui maquait justement à l’appel.

Nous y sommes. « Van Alcoholische Verbittering naar Religieuze Cult » nous fait sombrer dans l’intoxication caractéristique d’Urfaust, qui jusqu’ici demeurait étonnamment absente. La folie s’annonce par un clavier grésillant et des appels de saturation lointains. Quelque chose de plus lourd, de plus massif et de paradoxalement plus spatial s’ouvre. Le drone halluciné d’Urfaust s’invite dans la danse, et avec lui la menace sourde. « De Filosofie van een Gedesillusioneerde » accomplit le tourment annoncé. De la mélancolie qui pousse au goulot, Urfaust nous a fait tomber dans le culte du Diable. Les esprits sont là, ils brouillent les formes, atténuent le tangible, ouvrent l’Ailleurs. Puisque plus rien ne retient ici-bas, autant avancer dans les ténèbres qui tournoient lentement. Le rythme s’alourdit encore, le son se fait plus intense que jamais, ce doom ambient et assommant oblige la tête à se courber, le menton à choir sur la poitrine. Au milieu de l’abandon, Il est là. Il observe, et danse autour de la bouteille. Plus que jamais, Urfaust se fait faustien.

L’errance se termine sur « Het Godverlaten Leprosarium », qui parachève cette descente hallucinée sur les vocalises terribles de IX, le grondement sourd des saturations étouffées, et cette cloche fendue qui bat. Urfaust, spirituel en diable, retrouve ses influences orientalisantes pour aboutir à l’abandon du corps usé dans cette léproserie vidée. Au milieu des ruines de l’esprit vaincu, Lui seul s’impose. Comme Urfaust le professe depuis ses débuts, l’esprit est le Diable.

Du temps, voilà ce dont votre serviteur aura eu besoin pour entrer dans ce nouvel Urfaust. Du temps, de la patience, de l’astreinte. L’album ne « fonctionne » pas du premier coup. Il se révèle tout particulièrement dans les états seconds. Si vous n’êtes pas amateur d’alcool, la fatigue fera l’affaire. Une fois vos défenses baissées et votre esprit alangui, Urfaust vous aura. Sa descente sera la vôtre.

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Babibhell 15 février 2021 - 20 h 57 min

C’est marrant, je vois souvent cette image du Urfaust difficile d’accès alors que pour ma part je rentre dans leurs projets toujours aussi facilement. Un vrai bonheur encore cet album, comme le précédent, j’aime la tournure clairement ritualiste qu’ils ont amorcé.

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