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Urfaust – Der Freiwillige Bettler

Pays : Pays-Bas
Genre : Black Metal
Label : Vàn Records
Date de sortie : 25 Novembre 2010

Je vous parlais d’Urfaust il y a quelques semaines, à l’occasion de la sortie de son dernier album. Si vous avez lu la chronique, vous vous souvenez de la légère déception ressentie face à cette nouvelle œuvre. Osons faire dans l’autocitation « Urfaust donne un espace sonore à l’échappée mentale, mais n’incarne plus cette transe. » C’est tout l’inverse ici. Der Freiwillige Bettler incarne un versant de la transe Urfaust.

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Pour commencer, le disque est beaucoup plus black metal. Aucune piste de pur ambient au clavier. Les guitares, la voix et la batterie sont omniprésentes. On y retrouve, comme dans toutes les productions d’Urfaust, ces fameux morceaux low ou mid tempi, portés par une un duo guitare-batterie lent et pesant, baignant dans un son sale et râpeux. Ce type de construction est très présent, et ces occurrences se rapprochent beaucoup des autres morceaux du même genre d’Urfaust présents sur d’autres albums. Aucune raison de se plaindre, la qualité est toujours au rendez-vous sur ce type de piste. Cette formule fait partie intrinsèquement d’Urfaust. Seulement, le groupe nous offre un autre type de morceau, très différent.

Cet autre type de morceau, c’est ce que l’on peut entendre sur « Vom Gesicht Und Rätsel », « Das Kind Im Spiegel » ou « Ein Leeres Zauberspiel ». Des rythmes plus rapides, du trémolo et du chant beaucoup plus déclamatoire, voire théâtral. Le jeu de batterie ne varie que peu, mais ce sont surtout les riffs qui sont marquants. Dès le morceau d’ouverture, vous êtes exposés à ce riff dansant, aviné et si original. Difficile de décrire ces mélodies si particulières. C’est étrange à dire, mais ils sont joyeux, en fin de compte. Oui, ils transpirent l’entrain alcoolisé et non lucide d’un clochard qui se terrerait dans de vieilles salles voûtées et sombres sous une ville. Impressionnant à quel point ces mélodies sont évocatrices, tout apparaît devant vos yeux. La lumière vacillantes des quelques bougies, les bouteilles vides, les arches de vieille pierre se découvrant fugacement quand se redressent les flammes des chandelles, le jeu des ombres sur les murs décrépis. Et, terré dans un coin, une forme sombre, engoncée dans des habits incolores et déchirés, le visage raviné, dévoré par une barbe sale et marqué par l’usure. Clochard dépravé et spirituel, en proie à sa transe maladive et tournoyante, causée autant par les lourdes vapeurs d’alcool que par la tension ésotérique flottante dans cette cave souterraine faite sanctuaire. Urfaust, c’est lui. Ce pauvre réceptacle transi d’infini. Cette misère transfigurée par l’alcool et par la perception lovecraftienne des abysses occultes.

Les morceaux s’enchaînent, alternant entre compositions endiablées et liturgie de catacombes. On notera particulièrement l’enchaînement des deux premiers morceaux, très représentatifs du reste de l’album. À chaque nouvelle piste, la distorsion globale qui règne et enveloppe toute la musique du groupe  rend de plus en plus irrésistible l’abandon dans les vagues troubles et ondoyantes créées par les deux musiciens. Une atmosphère assez baroque, presque comparable à celle du Faust de Goethe s’immisce et envahit toute la pièce dans laquelle vous écoutez cette musique aussi entraînante qu’ensorcelante. Ce dernier mot correspond particulièrement bien au groupe d’ailleurs.

Petit détour sur l’aspect technique. Comme évoqué, le groupe utilise une distorsion assez grossière et raw, appliquée sur la guitare et la basse, cette dernière étant capitale au son profond et souterrain de l’ensemble. La batterie reste assez sommaire, se contentant de battre la mesure avec une monotonie toute voulue, appliquant des frappes lourdes sur ses fûts de manière à incruster dans votre esprit les rythmes autours desquels s’enroulent les parties de guitare et de basse. Cette alchimie instrumentale fonctionne avec un naturel déroutant et marque particulièrement, comme sur le final de « Der Mensch, Die Kleine Narrenwelt ». Et, bien sûr, le fameux chant incantatoire, parfois très entraînant et festif, de IX. Festif comme sur le morceau d’ouverture ou sur le très bon « Ein Leeres Zauberspiel ». Il y aurait presque un côté folklorique décadent et obscur à certains moments. Comme si le clochard avait connu les fêtes et les danses germaniques et slaves, et les reproduisaient seul dans sa cave voûtée sous l’influence de l’alcool. Il y a en effet quelque chose de très caractéristique à l’Europe du Nord, on a facilement en tête des images de la vieille Bruges venues du XIIIème siècle.

En laissant de côté la moins bonne « Der Hässlichste Mensch », l’ensemble de l’album est un sans-faute. Les morceaux s’enchaînent avec une fluidité déconcertante, alternant joie alcoolisée et lente transe. Et c’est ici que se détermine la personnalité d’Urfaust. Le groupe est affilié autant à son concept de clochard aviné et spirituel qu’à son aspect plus ritualiste. Cet album-ci est, selon moi, la plus parfaite expression de la partie clocharde. Vous vous retrouvez véritablement, pendant trois quarts d’heure, face à ce clochard sale, trébuchant sur ses bouteilles, les yeux révulsés et le corps agité par un rythme irrésistible, braillant de sa voix cassée quelques rengaines festives d’autrefois. Parfois, il cesse brusquement sa dance grotesque pour se ramasser sur le sol pierreux, éructant des sons inarticulés et des semblants de prières adressées aux visions qui le saisissent. Jusqu’à ce qu’il se taise, et se recroqueville au sol dans un sommeil comateux, vous laissant seul dans cette cave voûtée sous la lumière déclinante des chandelles noyées de cire. Vous quittez alors la salle, en sachant que ce clochard mystique ne cessera jamais d’être là, et que, quand l’appel de ce sanctuaire souterrain à l’air lourd et chargé vous saisira, vous l’y retrouverez également. Lui, sa crasse, son chant absurde, et sa spiritualité décadente.

Urfaust clôt son œuvre sur le splendide « Der Zauberer », qui achève de vous emmener loin, très loin de chez vous pour vous plonger dans les profondeurs d’une vieille ville, dans laquelle vous assisterez, ad nauseam, à cette liturgie des bas-fonds. La spiritualité dépouillée et pouilleuse du groupe possède un réel pouvoir ensorcelant et magique. Qui sait, peut-être finirez-vous également par descendre au fond d’une cave humide aux vieux murs de pierre, armé de bouteilles de vin rouge et de bougies, pour oublier la lumière du soleil au profit de celles qui flamboient entre de profondes ténèbres dans vos visons désincarnées ?

 

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