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Verticalité

« La base est black metal, mais il y a de grosses influences thrash et heavy ». « C’est peut-être de l’ambient, mais les gars ont clairement écouté pas mal de post rock et de shoegaze ». « J’y trouve des petites touches qui me rappellent la scène d’Europe de l’Est ». Ces phrases, vous les connaissez, vous les dites peut être, vous les lisez sur des webzines, vous les entendez aux sorties de concert. Les avis classiques donnés sur la musique que nous écoutons, que nous aimons. La manifestation de cette volonté de comprendre, de décrypter la musique, témoignage de l’importance et du sérieux que nous accordons à cet art qui fait partie de nos vies, de cette passion.

C’est cette passion qui nous pousse à écouter, découvrir, rechercher et analyser. Plus nous écoutons, plus notre culture musicale s’enrichit, plus nous avons de repères en matière de composition, de stylistique. Dans la scène metal, les styles et genres sont particulièrement importants, vous et moi le savons pertinemment. « Tiens écoute ça, c’est du black/thrash australien ». D’emblée, pour peu que vous ayez un tant soit peu de connaissances dans le sujet, vous savez à quoi vous attendre dans les grandes lignes. Vous savez quel gimmicks musicaux vous allez entendre, vous allez les reconnaître et être ainsi plus à même de comprendre ce que vous écoutez. Mais remarquez ceci, on vous a défini, ou vous définissez vous-même ce que vous écoutez de manière horizontal. Imaginez la Musique en général comme une ligne horizontale, sur laquelle s’inscrivent tous les genres musicaux existants, plus ou moins proche les uns des autres selon les affinités stylistiques. Une fois cette ligne en tête, vous avez déjà une certaine idée de comment les genres s’influencent entre eux, comment certains sont proches de certains autres ou, au contraire, très loin.

Prenons l’exemple d’un groupe comme Wolves In The Throne Room. Le groupe s’est fait remarquer pour son habilité à mêler dans sa composition des éléments de black metal, d’ambient, de folk parfois, pour un résultat forestier et hypnotique. Le groupe possède un réel talent de composition, utilise parfaitement ses différentes influences et livre une musique de qualité. Dans un genre totalement différent, prenons maintenant le cas de Devin Townsend. Celui-ci mélange dans ses compositions rock, black metal, death metal et musique électronique. Un véritable mélange de genres, dont l’éclectisme a fait la renommée, plaçant le projet comme remarquable par sa faculté à mêler avec talent des genres très variés et différents les uns des autres. Pour synthétiser, Devin Townsend et Wolves In the Throne Room ont basé leur musique sur une certaine originalité, reposant sur l’utilisation d’éléments musicaux sortant du style de base du groupe pour créer une expression artistique relativement novatrice et personnelle. Ils sont allés piocher des influences, plus ou moins éloignées de leur ancrage musical originel, sur la ligne horizontale de la musique. Cette faculté à aller faire des amalgames réussis leur a valu la reconnaissance, et l’un comme l’autre des deux projets fait maintenant office de référence.

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On en arrive donc à l’idée selon laquelle on peut créer une musique unique en intégrant à son genre de base des éléments d’autres musiques. Plus le genre intégré est lointain sur la ligne horizontale, plus l’intégrer à sa composition est périlleux, puisque peu de codes seront en commun. Voilà sans doute pourquoi des groupes comme Arcturus sont si marquant, par leur faculté à utiliser des orchestrations, sonorités et mélodies tirées de genres musicaux très éloignés de leur black metal originel, et à les intégrer avec talent à leur art.

Mais c’est oublier une dimension que de rester sur une horizontalité unique. La dimension manquante est celle de la verticalité.

Essayons de définir la notion de verticalité musicale. Il s’agit de creuser en soi-même plutôt que d’aller chercher des influences extérieures. Pas question d’ajouter des « post » ou des « progressif », juste aller chercher plus loin dans le seul genre musical pratiqué, l’explorer à fond. Tenter de plonger le plus profond possible dans son concept intrinsèque. Allez, voici une liste d’albums ayant travaillé la verticalité comme je la conçois. Je précise que nous resterons dans le black metal, car il est le genre musical que je maîtrise le mieux. Comme ça, sans trop me creuser la tête, je vous citerai le MoRT de Blut Aus Nord, la discographie entière de Deathspell Omega à partir de Si Monvmentvm Reqvires Circvmspice, les deux derniers Aosoth, la discographie de Paysage d’Hiver ou encore le Ordo Ab Chao de Mayhem. Que partagent tous ces albums ? Je tente une réponse, la volonté d’aller au fond des choses. De voir ce qu’il y a tout au fond du black metal, sous la partie émergée de l’iceberg. Prenez le MoRT de Blut Aus Nord. Ceux d’entre vous qui l’ont écouté n’en sont sûrement pas ressortis indemnes. Les guitares sont littéralement amorphes, le rythme est anémique. Le tout transpire le rampant, le malsain et la plus immonde des terreurs. Pas de trémolos, pas de haine, pas de rage, pas de blasts. Et pourtant, vous n’avez sans doute jamais écouté quelque chose d’aussi black dans l’âme. Pourquoi ? Parce que Vindsval a eu la volonté de partir en apnée au cœur de son concept, au-delà des codes musicaux et esthétiques établis du black metal, pour en ressortir sa substantifique moelle telle qu’il l’a perçue. Lui-même confie en interview que cela a été une expérience traumatisante et éprouvante, qui dépassait de loin la seule recherche musicale. Il avoue qu’au moment d’enregistrer l’album, il pensait avoir été au bout des choses, au bout du black metal. Plus récemment, il dit savoir qu’il est possible d’aller plus loin encore, et affirme, je cite, « qu’il faudra y retourner un jour ». Peut-on réaliser ce que cette démarche signifie ? Aller jusqu’au bout d’un concept musical, quitte à y laisser une partie de son intégrité mentale, s’anéantir provisoirement pour faire naître une musique inhumaine.

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Prenons un autre exemple pour tenter d’être un petit peu plus exhaustif. La discographie de Paysage d’Hiver. Worth utilise les codes classiques du black. La différence avec un groupe classique, c’est qu’il les pousse à leur paroxysme. Blast constant, riffs de guitares simplistes et répétés à l’infini, voix hurlante que l’on confond avec le vent d’hiver, mix complètement brumeux dans lequel tous les éléments se mêlent. Il y a un peu de Burzum, un peu de Darkthrone, du Ulver aussi. Mais aucun de ces groupes n’est allé aussi loin dans le concept même du black que Worth. Paysage d’Hiver est une expression parfaite du black metal, pur et sans aucun apport extérieur. Pour ceux qui opposeraient l’argument des passages ambients, je répondrai que l’ambient fait partie du black metal depuis sa création. Worth a simplement poussé le black metal à son paroxysme, en utilisant pour cela les codes propres du genre. On ne peut pas parler de surexploitation, mais bien de jusqu’au-boutisme fanatique. Le résultat est une musique qui semble vivre d’elle-même, auto-enfantée, dans laquelle le compositeur n’existe pas. La musique se manifeste de manière indépendante, à l’image de cet immense monolithe noir sur la pochette du dernier album du projet.

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Essayons de synthétiser. La verticalité musicale ne se traduit pas uniquement par la volonté de dépasser l’utilisation des codes, mais aussi de les pousser dans leurs derniers retranchements pour en faire jaillir la pureté, le concept même, la musique nue. C’est, je pense, la raison pour laquelle les albums entreprenant une telle démarche sont si marquants. Ils sortent de l’ordinaire, sont mystérieux, ne s’appréhendent pas facilement, voire pas du tout. Ils nous sont parfois complètement hermétiques. Cependant, mon opinion est qu’il faut essayer de s’y confronter. Même si l’on n’en retire pas de plaisir, ils sont une expérience artistique pleine et vraie. Je n’aime personnellement pas le MoRT de Blut Aus Nord. Cette œuvre m’est totalement close, et me fait peur. Ce n’est pas une simple expérience musicale. Un non amateur de black ne ressentira sûrement qu’ennui face à cet album, tout comme je reste complètement hermétique face au death technique. Cependant, et même si je ne comprends rien à MoRT, je m’y confronte régulièrement. Parce qu’on sent qu’il se passe quelque chose de plus. Cette musique est vivante, et la part humaine dans sa composition est imperceptible. MoRT est une manifestation spontanée et parfaite du black metal selon son concept. Et le black metal à la base, ce n’est pas joyeux. C’est donc logiquement que MoRT a quelque chose de traumatisant. MoRT me met mal à l’aise, et je ne retire aucun plaisir à son écoute. Mais il est le black metal, soit la musique que j’aime d’amour. Tout comme Deathspell Omega ne procure souvent, du moins au début, que peu de plaisir sonore à l’écoute, en particulier dans ses dernières productions. La musique est déstructurée, saccadée, dissonante. Et pourtant, quelque chose y vit, quelque chose qui surpassera toujours le black metal calibré de Dark Funeral ou Gorgoroth. Si vous venez sur ce site, c’est bien parce que vous aimez le black metal. Il n’est donc pas question de dénigrer ces artistes, bien au contraire. Mais il existe une différence fondamentale de démarche entre le Ad Majorem Sathanas Gloriam de Gorgoroth et le Ordo Ab Chao de Mayhem. L’un est un excellent album de black classique, l’autre est une dissection du concept même de black metal.

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Concluons. À l’heure du brutal-slam-blackened-blasphemous-doomy death metal, il est bon de se rappeler que l’horizontalité musicale n’est que la moitié de l’axe sur lequel s’articule la production musicale. Utiliser les codes sans explorer le concept est possible, c’est même une démarche tout à fait louable, mais souvent matrice d’œuvres moins marquantes que les productions de projets essayant de plonger en eux-mêmes. Tous ne plongeront pas aussi profond que Mayhem ou Blut Aus Nord, mais mon avis est que toute œuvre faisant l’effort de travailler quelque peu la verticalité de sa musique accouchera d’œuvres plus marquantes, plus intimes et plus exigeantes. J’achève donc ici ma divagation, et vous rappelle qu’il ne s’agit que de mes modestes avis et réflexions. Je n’ai aucune légitimité autre que celle donnée par les lecteurs. J’espère donc que cet article aura réussi à vous faire réfléchir, et ne vous aura pas trop fait bailler.

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