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Album-culte, culte d’album

L’expression album-culte peut revêtir deux significations. On peut dire culte comme dans « Cet album a fondé la scène finlandaise, c’est un monument historique, un album culte », ou bien culte comme dans « Alors celui-là tu peux dire ce que tu veux dessus, je m’en fiche. Il fait partie de mes albums cultes ! ». Vous saisissez la différence ? D’un côté, le mot culte désigne un album important d’un point de vue objectif, qui a réellement eu une grande influence sur l’évolution de la musique, sans qui tout un pan de la scène n’aurait jamais existé. De l’autre côté, culte prend le sens d’album qui est particulièrement cher au cœur de l’auditeur, qui fait partie de ses œuvres les plus importantes d’un point de vue subjectif. Essayons de parler un peu cette seconde notion d’album culte, celle qui concerne un point de vue personnel et subjectif. Vous noterez également que, pour les besoins de l’article, je serai amené à utiliser le terme culte tel un adjectif. J’espère que vous me pardonnerez cet affront fait à la langue française.

Tout d’abord, un album peut être culte sans être culte. Vous pouvez tout à fait détester les premiers albums d’Ulver, ça ne changera rien au fait qu’ils soient cultes d’un point de vue historique. A l’inverse, vous pouvez avoir comme album culte le second The Great Old Ones sans qu’il ne soit objectivement un album d’une importance historique, encore que cette production soit peut-être encore trop récente pour juger de son statut culte. Et vous pouvez très bien avoir un album doublement culte, si vous avez par exemple une adoration particulière pour le premier longue durée de Mayhem. Comme quoi, les statuts se recoupent entre eux.

Maintenant que l’air est bien brassé, essayons de trouver des points pour définir les albums cultes d’un point de vue subjectif. Tout d’abord, un album culte a, évidemment, une dimension personnelle. Nemesis Divina est historique dans l’évolution du black metal, un album culte pour vous est historique dans votre propre évolution. Les choses se passent souvent de cette manière ; vous êtes passionné de musique, vous passez une très grande partie de votre vie à en écouter, vous êtes un insatiable explorateur de nouveaux albums. Et voici qu’un jour, vous tombez, peut-être au hasard ou guidé par les énergies cosmiques, sur un album qui va changer votre vie d’auditeur. L’album en question vous saisit au col, vous capture les oreilles et vous force à rester là, à écouter, comme devant une révélation divine. Chaque seconde vous semble meilleure que la précédente, et vous avez l’impression qu’un pont vient d’être bâti entre vous, votre intériorité, et l’univers développé par le disque. Une résonance, une évidence. Évidemment, vous vous précipitez pour acheter ensuite ledit album. Et c’est à ce moment-ci qu’il devient une pierre angulaire dans le développement intérieur de l’auditeur.

Quand on découvre un album de ce type, une intuition naît en général rapidement. On sait, on sent que l’album que l’on écoute va devenir un pilier dans notre monde musical, une nouvelle valeur-étalon. Dans la période suivant la découverte, l’album sera souvent réécouté encore et encore, et viendra hanter l’esprit de l’auditeur comme un fantôme qui ne demandait qu’à être découvert. Passé cette période, les écoutes s’espacent, et c’est là que le statut de culte vient couronner l’œuvre. Deux points viennent, selon moi, se joindre à l’album en question.

Voici ces deux points. Le premier est ce que j’appellerais le facteur caviar. Le caviar, ça n’a pas grand intérêt quand c’est consommé comme on avalerait un sandwich de fast-food. On connaît sa valeur, mais on est tout de même déçu par le goût. Pourquoi ? Parce qu’un tel met ne se déguste pas de la même manière que l’ordinaire. Nous entrons ici dans une réflexion personnelle, mais je suis souvent déçu quand j’écoute mes albums cultes dans des circonstances banales. Prenons un exemple ; l’album qui m’est le plus cher parmi tous est sans doute In the Nightside Eclipse d’Emperor. Pourtant, écouté dans des circonstances banales, il semble terne, sans saveur, peut-être bon mais plus vraiment marquant.  On en vient à s’inquiéter ; est-ce qu’on ne les aime plus ? Pourquoi ne provoquent-ils plus les incroyables ressentis auxquels nous tenions tant ?Le souci est autre. Comme le caviar, un album culte mérite des circonstances exceptionnelles. Je vous raconte donc une anecdote personnelle ; il y a quelques mois, j’étais au Canada, et je pensais clairement être lassé de In the Nightside Eclipse.

Un soir, par -25°C, je suis sorti dans la neige pour m’aérer l’esprit (notez au passage ce magnifique cliché black metal). Je me suis retrouvé seul, face à une large rivière, avec sur l’autre rive le versant d’une immense forêt sauvage dominée par le ciel de nuit très pur du Canada. Et dans cet endroit si particulier, et si propre à un tel album, vous en conviendrez, j’ai réécouté le chef d’œuvre d’Emperor. Toute sa superbe m’est revenue, son atmosphère si prenante était de nouveau là, exactement comme au moment de sa découverte, sous d’autres constellations. Je suis rentré chez moi frigorifié, mais extatique d’avoir retrouvé ce morceau d’univers contenu dans ce disque avec la même puissance évocatrice qu’autrefois. La crève du lendemain n’a rien entamé à ce moment, In the Nightside Eclipse s’etait de nouveau manifesté à moi dans toute son incroyable profondeur. C’est ici que se formule clairement ce premier point ; on écoute souvent un album culte moins souvent qu’on ne pourrait l’imaginer, et même souvent moins souvent que d’autres albums que nous aimons beaucoup, mais qui restent malgré tout moins chers à nos cœurs.

En découle le second point qui, selon votre serviteur, définit un album culte ; celui-ci existe dans notre esprit comme une toile de fond toujours présente, mais pas toujours sensible. Un album culte est comme une certitude que l’on a plus besoin d’avoir constamment à l’esprit. Nous savons que quoi qu’il arrive, il sera toujours là, et il suffira des bonnes circonstances pour le faire brûler avec autant de force qu’avant. C’est un pilier fondateur de notre monde musical qui n’a pas besoin d’être sans cesse sollicité pour manifester son importance. Finalement, nous écoutons peut-être nos albums cultes encore moins que les autres, parce que nous avons la certitude que quoi qu’il puisse arriver, nous pourrons nous tourner de nouveau vers eux pour constituer un paroxysme d’émotion musical quand nous les invoquerons. Tout comme le caviar ne s’apprécie que parce qu’il est consommé de manière rare et savouré correctement justement parce qu’il est rare et précieux.

Votre serviteur, toujours prêt à enfoncer des portes ouvertes à coup de bélier pour vous, espère néanmoins que cet article vous aura quelque peu intéressé. Il s’agit surtout de pensées personnelles, qui semblaient peut-être digne de lecture pour nos fidèles. Les albums cultes sont le meilleur témoignage de notre attachement à la musique et de l’importance que nous lui portons. Une personne qui aime la musique s’attache de manière indéfectible à certaines œuvres, une personne qui consomme de la musique ne développe pas d’affect pour elle. Nous nous adressons à vous comme à des passionnés, et nous espérons ne jamais froisser un de vos albums cultes au cours d’une chronique !

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1 Comment on Album-culte, culte d’album

  1. Urvas Bethud // 5 mai 2017 à 9 h 35 min // Réponse

    Très bon article.Ajoutons que les albums historiquement cultes sont aussi souvent des albums qui ont rencontré un grand succès commercial sinon comment penser qu’ils ont pu influencer le genre? C’est aussi la raison pour laquelle les albums cultes subjectifs pour un fan de black death underground seront rarement des albums cultes historiques. Je suis très intéressé par découvrir les albums cultes subjectifs. Les historiques, je les connais. Je remarque que mes albums cultes sont souvent complexes avec un son moyen qui donne une aura mystérieuse à la musique. Normal, un album culte est un album qui te suit au long de ta vie. On l’écoute forcément souvent sur une longue période même si on peut le laisser plusieurs années. Découvrir toujours un nous truc dans l’album est une caractéristique des albums cultes. Enfin, avec l’âge, on n’écoute pratiquement plus que des albums cultes et on a forcément l’impression que le metal morderne tourne en rond depuis 25 ans. Impression, vérité? Autre débat. Albums cultes: Setherial « Nord », Sacramentum « Far away from the sun », Skepticism « Stormcrowfleet », Nocturnus « Throeshold », Hammerfall « glory to the brave », Malmsteen « Marching out », Dark Tranquility « The Gallery », Necromantia « Scarlet evil… », Krisiun « Conquerors of armaggedon », Angel Corpse « the inexorable »,…

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