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Interview – David Thiérrée

David Thiérrée est un illustrateur incontournable du paysage graphique metal depuis plus de vingt-cinq ans. Son oeuvre, particulièrement inspirée par la culture et de l’esthétique nordique, l’a naturellement porté à réaliser des artworks pour de nombreux groupes de black metal. À l’occasion de la sortie de son splendide livre, nous avons eu envie de faire parler Monsieur Thiérrée sur sa passion. 

Tout d’abord, comment est venue cette idée de livre regroupant vos créations ?

C’est Dayal qui a eu cette idée, et qui m’a ensuite contacté à ce sujet. J’avais déjà réalisé un artbook chez un petit éditeur français spécialisé dans le fantastique (Spootnik Editions), qui au préalable éditait le magazine Khimaira. Cet ouvrage, paru en 2011, était assez mince, et l’occasion s’est présentée par l’intermédiaire de Dayal Patterson d’en produire un nouveau, beaucoup plus conséquent.

Connaissiez-vous Dayal Patterson personnellement avant cette collaboration ?

Nullement. Nous commentions des publications d’amis communs sur Facebook, il m’a probablement trouvé sympathique et m’a invité. Quelques temps après, il m’a contacté pour me demander si j’étais intéressé par l’élaboration d’un ouvrage sur mes travaux. J’ai de mon côté découvert et acheté ses ouvrages, qui sont des références.

Êtes-vous particulièrement féru de culture et de mythologie d’Europe du Nord, ou l’esthétique vous inspire-t- elle indépendamment des textes ?

Je ne suis pas particulièrement savant dans ce domaine, j’ai des notions, bien sûr. Loin de vouloir étudier le sujet à fond, je préfère m’inspirer de ce que je ressens au contact de cette culture, ce que j’y projette. Je laisse aux passionnés l’étude des textes et de l’histoire, je préfère me situer dans le rêve, le fantasme. Je me contente de fragments, d’impressions, d’un lien très personnel que j’ai tissé au fil des années avec les contes et légendes de ces contrées.

Quel est votre avis sur l’intérêt qui se développe autour du paganisme depuis quelques années ? Avez-vous l’impression d’une mode artificielle ou d’un vrai courant d’intérêt fondé et vecteur de passion ?

Je suis assez perplexe quant au renouveau du paganisme. Étant profondément athée et cartésien, je conserve une grande distance par rapport à ce sujet. J’ai la profonde conviction que toute croyance est tout d’abord un besoin de croire. La croyance prend ses racines dans la nécessité d’expliquer ce que l’on ne comprend pas, mais aussi pour enchanter le monde. Après le monothéisme occidental, on est passé à la mode de l’oriental, puis du New Age, un cours passage au mythe des « Anges Gardiens », autour des années 1990, qui ont changé de forme ensuite, devenant les fées, avec les mêmes attributs. Le paganisme n’est qu’un avatar supplémentaire, autrefois teinté de nationalisme romantique, mais qui est petit à petit devenu édulcoré, depuis qu’il a été adopté par une génération revenue du New Age. Pour quelques individus discrets à la spiritualité intéressante, on trouvera des tas de « Earth Warriors » en dreadlocks, jouant des bolas en écoutant Wardruna. Pour ma part, je ne crois pas, j’imagine. Je sais parfaitement que rien de tout ceci n’existe, mais lorsque je dessine, j’imagine que c’est réel. Mais comme au sortir d’une salle de cinéma ou à la lecture de la dernière page du livre, à la fin, le réel reprend ses droits. L’imagination sera toujours plus forte que la croyance, et elle mène beaucoup plus loin. Croire, c’est réduire les dieux et les esprits, les mondes fous à la même existence que votre caca du matin. Un triste aspect de votre réalité. Je préfère laisser tous ces mondes libres dans l’infini potentiel de mes fantasmes.

Continuez-vous à vous intéresser à la scène metal underground ?

Bien sûr, bien que depuis près de cinquante ans, on aura fait un peu le tour. Je reste un hardos, ayant commencé à écouter du hard rock avant 1980. Les termes de « metal » et de « metalleux » sont un peu trop modernes et « grand public » pour moi. Je me suis toujours intéressé aux évolutions du genre, et à la naissance de ses dérivés. Je continue de le faire, toujours curieux de tout, et sensible à de nouvelles mues, tout comme à ces jeunes groupes qui produisent dans de vieux pots de très bonnes soupes.

Avez-vous déjà été approché pour réaliser la direction artistique d’œuvres audio-visuelles ? (films, dessins animés, jeux vidéos…)

Jamais. J’ai uniquement travaillé à la conception de logos et d’emblèmes tribaux pour un jeu de combat pour figurines (Anastyr, jeu de Paolo Parente, pendant heroïc-fantasy du jeu uchronique Dust)

Auriez-vous des œuvres de référence à conseiller à ceux qui voudraient s’initier à l’art graphique d’Europe du Nord ?

Pour tout ce qui ressort de l’esthétique nordique à proprement parler, je ne peux que conseiller des ouvrages sur l’art viking. En ce qui concerne mes références graphiques, il faudra chercher plutôt dans les artistes scandinaves de l’âge d’or de l’illustration : John Bauer, Theodor Kittelsen, Akseli Gallen Kallela, Carl Larsson, Kay Nielsen, Gustaf Tenggren, etc…

En parcourant votre livre, on a le sentiment que plus les années passent et plus vous appréciez dessiner des sujets féeriques. Le côté plus sombre s’efface peu à peu. À quoi est-ce dû ?

En effet, j’ai eu une période de ma vie où je voulais aborder des sujets plus légers, principalement parce qu’à l’aube des années 2000, la plupart des groupes optaient pour les logiciels de création d’image, avec des résultats malheureux la plupart du temps. J’ai aussi, peut-être, voulu plus m’orienter vers mes premières amours, la Sword and Sorcery, et l’heroïc fantasy. Techniquement, ces thématiques offraient aussi plus de challenge. Quelques année plus tard, j’ai repris du poil de la bête, et me suis orienté à nouveau vers des sujets plus sombres, fort de ce que j’avais appris en travaillant sur la fantasy. Le résultat est probablement moins « abstrait » qu’auparavant, moins « jeté », mais je travaille à trouver un compromis.

Êtes-vous lecteur de fantasy ?

J’ai mes périodes. Je lis de la fantasy depuis plus de trente ans, mais je reste fidèle aux fondateurs du genre, jusqu’aux années 1960 (avec quelques très rares exceptions dans les années 1980). Je ne suis absolument pas friand de « fantasy au kilomètre », terme qui résume à peu près tout ce qui s’est fait depuis le milieu des années 1970 (où ces livres étaient plus ou moins considérés comme des pastiches), jusqu’à aujourd’hui, où le « pastiche » est devenu genre référentiel, puis genre en soi.

Consacrez-vous du temps à l’écriture ?

Uniquement pour produire des statuts lapidaires sur ma page Facebook, et répondre aux interviews !

Pourriez-vous nous citer quelques albums de black metal vous tenant particulièrement à cœur ?

De grands classiques, les vieux albums de Bathory, Celtic Frost, Ulver, Enslaved, Emperor, Master’s Hammer, Immortal, Dark Throne, Isengard, Arcturus, Kampfar, Carpathian Forest, Limbonic Art, Arckanum, Helheim, Manes, mais aussi des formations un peu plus obscures, comme Circle Of Leth, Strid, Kvist, Bak de Syv Fjell… Rien de bien original.

Vous restez majoritairement un utilisateur des techniques et outils « traditionnels » du dessin. Pensez-vous que ce type d’approche soit en voie de disparition ?

Peut-être, oui. Que ce soit dans l’illustration fantasy, avec la démocratisation du numérique, plus rapide, plus facile, plus économique, ou bien en ce qui concerne les pochettes d’albums, pour les mêmes raisons. Le travail graphique sur les pochettes d’albums est peut-être encore plus désastreux, surtout lorsqu’il consiste à modifier plus ou moins lourdement les images d’autres artistes « libres de droit » (comprenez « morts depuis plus de soixante-dix ans ») sur Pinterest ou ailleurs, et à se les approprier. Il est difficile de faire sa place dans cette jungle « d’artistes » qui ne sont en fait que d’habiles graphistes sachant à peine tenir un crayon, mais sachant vectoriser et utiliser des logiciels de création graphique. Il y a un travail pédagogique à faire auprès des groupes et des labels, afin qu’ils privilégient les artistes produisant ex nihilo, des œuvres originales, plutôt que des petits malins recyclant (volant, donc) les œuvres d’artistes de la belle époque, ou des gravures médiévales. Quelque soient les disciplines de production d’images, la tentation de récupérer discrètement des images existantes pour les intégrer à son travail est grande, le tout est d’être honnête avec soi-même (et les autres !) et respecter son métier.

Votre impact « graphique » sur la scène metal dépasse très largement la France. Éprouvez-vous une fierté au regard du travail accompli et de votre reconnaissance ?

Absolument aucune. Je suis allé là où on voulait bien de moi. Ça a commencé très tôt, je me suis vite habitué à travailler avec l’étranger. Du coup, je ne réalise pas ce que ça peut avoir de particulier. Je n’arrive pas à être satisfait de mon travail, c’est d’ailleurs pour cela que j’essaie de m’améliorer, tant bien que mal.

Êtes-vous en contact avec d’autres illustrateurs, qu’ils soient dans la scène metal ou non ?

J’ai tissé des liens avec d’autres artistes, oui, principalement en dehors du milieu metal, lors de salons ou d’expositions. Depuis quelques temps. Certains font même partie de mes amis très proches. Depuis que je fréquente les festivals metal, j’ai eu l’occasion de rencontrer quelques artistes œuvrant pour la musique. C’est encore tout frais, mais je suis bien rôdé en milieu artistique (galeries, expositions, vernissages, salons, etc…) et je ne suis pas un lapin de deux semaines, aussi je ne fais pas de ronds de jambes, j’évite les hypocrites et je privilégie les personnes plus franches et simples.

À la lecture de votre livre, on réalise vraiment que la passion du dessin a traversée toute votre vie. Avez-vous parfois eu peur de vous réveiller un matin et de ne plus avoir ce feu en vous ?

Je n’y pense absolument jamais, mais maintenant que vous le dites… Blagues à part, dessiner est pour moi comme respirer, je ne sais rien faire d’autre. Si je n’ai plus ce feu en moi un matin, c’est que je serai mort.

Nous remercions très chaleureusement Monsieur Thiérrée pour avoir bien voulu se prêter à nos questions. Nous vous encourageons très fortement à aller acquérir son magnifique ouvrage qui regroupe un grand nombre de ses travaux graphiques magnifiquement mis en valeur. 

La page Facebook de Monsieur Thiérrée
Achetez le livre chez Cult Never Dies

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