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Amenra – Mass VI

Pays : Belgique
Genre : Post-Hardcore
Label : Neurot Recordings
Date de sortie : 20 Octobre 2017

La messe est déjà dite. Elle l’a été de nombreuses fois. Les croyants se rassemblent pourtant encore une fois. Aucun culte n’est jamais mort, ceux dont la chapelle semble éteinte se sont simplement endormis dans l’espérance de la Résurrection. L’odeur consacrée flotte toujours entre les piliers qui soutiennent la voûte, et rien ne saurait éteindre la foi de ceux qui ont remis leur âme. Dans la messe d’Amenra, on ne prie pas pour une divinité ou un démiurge. On prie l’église même, ses murs âpres et durs, et ceux qui s’y réunissent.

Aucun homme ne sera jamais négligé par Amenra. Malmené, meurtri, blessé, endolori. Mais jamais oublié. Amenra est une messe dite pour l’homme. Aucune célébration de gloire ou de grandeur, aucune apothéose ni aucune idéalisation. L’homme, nu, difforme, tabernacle bancal de l’émotion. Voilà, peut-être, où vient tressaillir la foi de ceux qui s’en sont remis à Amenra. L’émotion, qui transperce et lacère. L’émotion brute, âcre, profondément incarnée, avec tout ce qu’elle a de sublime autant que de poisseux.

La cérémonie précédente s’est éteinte, son aura s’est atténuée. Plus vite que les précédentes, peut-être… Malgré tout, le rituel reprend là où il s’était arrêté lors de la dernière célébration. « Children of the Eye » monte doucement, lentement, sans jamais s’imposer, avec ses cordes tendrement et amèrement jouées, et sa mélodie qui annonce, déjà, le retour des larmes. Puis la saturation. Énorme, écrasante, terrassante. L’ascension, la volonté de vivre chaque atome de souffrance que peut contenir l’être humain. L’amertume, la rage et son pathos, le plus humble des drames vécu par le plus modeste des êtres. Et comme toujours, Amenra ne laisse pas ses fidèles sans lumière. Jamais il ne les plonge dans une chaude clarté envoûtante et réconfortante, puisque jamais telle chose ne vous arrivera. Amenra vous offre la lumière réelle. Une fenêtre, en ogive, percée dans les murs épais et austères de sa chapelle. La pâle lumière tombée d’un ciel couvert. Celle pour laquelle les fidèles se sont réunis, une fois de plus. La grâce ténue et pourtant totale.

Chaque psaume d’Amenra est bâti d’une façon similaire. « Plus Près de Toi » renvoie immédiatement, après quelques mots de Colin, dans les tourments. Les hurlements, les accords oppressants, les mélodies simples et répétées comme des perles sur un dizainier sont autant de coups que vous portera le monde. Et pourtant, au fond de la désespérance murmurée dans un français tremblant, Amenra vient vous chercher. Vous deviez y aller. Vous deviez faire grincer les os de vos côtes contre le sol glacial et pierreux de la chapelle pour qu’une main fatiguée vienne enfin vous rasseoir sur votre banc, d’où vous pouvez de nouveau espérer pour la lumière. Amenra n’oublie jamais aucun des hommes.

« Spjit » descend sur vous, et son infinie mélancolie offerte sur deux courtes minutes vient envahir la nef. Vos maigres forces d’humain menacent, déjà, de vous quitter. Les deux derniers chants approchent, la consécration attend. « A Solitary Reign » est la prière que vous avez eu en vous depuis votre naissance. Cordes claires, suivies d’accords monumentaux, plus lourds et pesants que n’importe quelle croix. Sa mélodie jamais ne se tait. C’est vous-même que vous contemplez, en sanglot sur l’autel. Nu, imparfait, disharmonieux, laid et recroquevillé. La clarté venue de la fenêtre vient pourtant vous plonger dans une lueur sans éclat, simple, presque blafarde. Le combat demeure. Il faut trouver le courage de se vaincre pour tourner sa carcasse vers cette lumière. De passer par-delà les pleurs pour accepter, une fois de plus, sans aucune garantie de pérennité, le pâle et fragile espoir de vivre. Jamais, jamais auparavant, Amenra ne s’est fait plus humain, plus vous-même qu’à cet instant. L’atterrement, le désespoir, et de nouveau la vie, aussi fragile et éreintante soit-elle.

« Diaken ». Rien ne change. Les cordes, claires et tristes. La batterie, massive, quelque peu distante. Une dernière fois, les amplificateurs martelant. La lenteur, le poids, le fardeau, la douleur. Amenra, l’homme, la souffrance, les trois pattes du tripode. Peut-être plus menaçant et plus étouffant que les chants précédents, comme pour éprouver les croyants. Subir, une nouvelle fois. Plus âprement, avec plus de peine encore. Les accalmies, inespérés, troubles, presque plus douloureuses encore, mais jamais trompeuses. Amenra aime l’homme. Il ne l’aime pas pour ce qu’il est capable d’accomplir, pas pour ce qu’il a pu faire ou ce qu’il désire. Il aime l’homme pour ce qu’il est. Ce qu’il a de plus concret, de plus réel, de plus tangible. Les hommes s’abandonnent entre eux, mais Amenra n’en oublie aucun. Enfin, les derniers moments de la messe. Ultime mélodie claire, aussi douce qu’aigre, aussi caressante qu’écorchante. Amenra ne vous veut ni bien ni mal. Il vous veut vous, simplement. Reprise de la saturation, paroxysme final. Devant la fenêtre, les nuages passent et se lèvent alternativement pour laisser passer la pâle lumière. Celle-ci diminue, disparaît presque par moments, revient lentement, tremble, se ravive, et continue sa danse inconsciente. Et le vide. L’arrêt, la fin de tout son, l’abrupte fin.

Rien ne remplacera jamais Amenra. Une fois que la foi naît en vous, il n’est plus possible de faire machine arrière. Vous êtes condamné, par vous-même, à revenir ici, dans cette chapelle dépouillée et recueillie, pour vous contempler vous-même. La messe aura été plus courte, mais plus intense aussi que les précédentes. Parfaite. Belle, au-delà de toute œuvre. Amenra n’est pas de l’art, il est l’homme. Pathétique, insignifiant, perclus de souffrances, et beau malgré tout. L’émotion, encore et toujours. Sans distance, sans filtre, sans représentation. Simplement exposée, intimement célébrée. Amenra n’oublie jamais l’homme.

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