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Trésors d’Europe #1 – La Lituanie

Ancienne république soviétique et actuellement la plus peuplée des républiques baltes, la Lituanie se remet lentement mais sûrement de la période communiste, notamment grâce à sa récente entrée dans l’Union Européenne et à l’adoption de l’euro en tant que monnaie nationale. Sur le plan culturel, on ne peut pas dire que le pays soit cité en exemple pour sa scène metal, et ce malgré un folklore riche et une identité forte. Pourtant, si l’on considère son vivier pagan ou black, la Lituanie a joui de l’émergence de quelques groupes de qualité au cours des années 1990 dont il sera question au cours de ce propos.

Poccolus (1993, Pagan Black Metal)


Poccolus fut l’un des deux groupes formés à l’origine de la séparation du groupe de black thrash Nemesis. Quelques sorties mineures, tels que des démos ou des splits, entre 1993 et 2000, et un album éponyme sorti en 1996 (voir artwork ci-dessus). Voici le résumé de la brève mais fructueuse carrière du quintette originaire d’Utena, ville de l’est du pays, située non loin des frontières lettone et biélorusse. Pour beaucoup, Poccolus est le premier vrai groupe de pagan black lituanien. Avec des thématiques inspirées par le paganisme et la mythologie balte et sublimées par un pagan black metal très atmosphérique pour l’époque, le voyage était de mise. On constate d’ailleurs que le groupe eut la très riche idée d’agrémenter sa musique avec des sonorités aux claviers, notamment sur son unique album longue durée, dans la plus pure tradition norvégienne de l’époque.

On peut cependant reprocher au groupe l’aspect un peu forcé de ses chants. Le chant éraillé est inhérent au black metal, mais dans le cas de ceux hurlés par Ramūnas Peršonis, mieux vaut y être préparé pour apprécier la musique à sa juste valeur, car celle-ci est de grande qualité, et il est parfois dommage que des vociférations un peu trop forcées prennent le pas sur une atmosphère travaillée et parfois agrémentée de joyeusetés folk très bien senties. Plus de nouvelles du groupe depuis 2009 et la sortie d’une compilation, mais son travail fait sans aucun doute partie du patrimoine metal de la Lituanie.

Nahash (1994, Black Metal)


Lorsque le groupe Nemesis se sépara, Poccolus fut effectivement le premier groupe à voir le jour, et Nahash fut le deuxième, dans une branche exclusivement black metal cependant. Mais contrairement à Poccolus, Nahash est toujours en activité et a même sorti son deuxième album en 2016, Daath, vingt ans après Wellone Aeternitas (voir artwork ci-dessus). Le groupe n’a effectivement pas été actif durant toute sa carrière, si bien que l’on constate notamment un gros trou allant de 1996 à 2016, au cours duquel n’est sortie qu’une démo, en 2003, qui donnera ses titres au futur deuxième album.

À ses débuts, le style de Nahash avait tout du black metal traditionnel bien old school, malgré un son relativement propres pour l’époque. Avec un aspect occulte bien marqué, la musique du groupe était riche d’une noirceur très agréable, qui se traduisait par une atmosphère ténébreuse de grande qualité. Par la suite, avec la sortie de Daath il y a deux ans, Nahash s’est orienté sur un black metal bien plus rythmé et furieux, sans pour autant perdre son aspect mystérieux et ésotérique. Après vingt ans, c’est plutôt remarquable. Il est en tout cas très appréciable de voir que l’un des pères du black metal lituanien demeure actif aujourd’hui, car ce n’est absolument pas le cas de beaucoup de groupes…

Anubi (1992, Black Metal d’Avant Garde)


Prenons un brusque virage stylistique afin d’avoir quelques mots pour Anubi, autre groupe d’importance de la scène lituanienne des années 1990. Si l’avant-garde avait un hymne, sans doute ce dernier serait-il composé par Anubi. Oubliez les groupes d’avant-garde qui sonnent malgré tout très black metal, Anubi va plus loin dans l’expérimentation. Utilisation du saxophone et du piano, pour ne citer qu’eux, rythmique très changeante, tout comme la nature des chants, Anubi n’aime visiblement pas se fermer des portes. Et pour être honnête, le résultat est relativement concluant, même s’il faut évidemment poser une oreille sur Kai Pilnaties Akis Užmerks Mirtis, l’unique album du groupe, pour se faire une idée.

Mis à part cet album, sorti en 1997, le groupe a uniquement composé des sorties mineures de 1992 à 1997. Notez également que certains membres du groupes ont formé Valefar (black metal) avec certains membres de Nahash, pour sortir uniquement une démo et un split en 1995 et 2002. Qui dit petit pays dit petite scène. Cependant, pour revenir à Anubi, le groupe dû mettre fin à sa carrière suite à la noyade de sa principale tête pensante, Lord Ominous, en 2002. Sans sa pièce maîtresse, amoureuse de l’expérimentation, Anubi ne pouvait en effet plus composer de la même manière. Lord Ominous, Martynas Meškauskas de son vrai nom, avait aussi apporté sa contribution pour la première sortie d’Anapilis, autre projet lituanien particulièrement remarquable sur le plan expérimental.

Moonrise (1996, Black Metal)


Avec Moonrise, on est sans doute loin de l’impact qu’ont eu les trois groupes précédents sur la scène black metal lituanienne, mais son travail vaut le détour malgré tout. Deux démos et une compilation sorties au sein d’une période assez large, de 1999 à 2008, et c’est à peu près tout. Mais pour les amateurs de black metal à l’ancienne et bien authentique, Moonrise saura en contenter plus d’un, notamment grâce à sa première démo, Belieka tik laukti… (artwork ci-dessus).

Une musique simple et très efficace est au rendez-vous, avec des riffs accrocheurs et une rythmique appréciable. Le style de Moonrise est également emprunt d’une mélancolie toute particulière et très rare à l’époque pour la scène lituanienne, la majorité des groupes préférant visiblement mettre l’accent sur l’occulte ou le paganisme. De manière attendue, on retrouve également les membres du groupe dans d’autres formations de black metal d’importance similaire telles que Sanctophoby pour Skeletas et Blasphemathor, ou Luctus pour Kommander L, cette dernière étant d’ailleurs toujours active.

Obtest (1992, Black / Pagan / Heavy Metal)


Quittons les tréfonds du black metal pour aborder quelque chose d’un poil plus vivant. Obtest fait aussi partie du cercle (très) fermé des groupes de la première heure toujours actif aujourd’hui, et ce grâce à un rythme de production qui demeure très intéressant depuis le débuts des années 1990. Avec Obtest, les thématiques sont assurément à mettre du côté du pagan black, mais la musique se montre très enjouée grâce à l’ajout de touches heavy qui rendent le tout diablement accrocheur.

Avec des riffs très bien écrits et des soli dévastateurs, la musique du groupe se montre attrayante dès le premier album du groupe, sorti en 1997. Sorti après trois démos, Tūkstantmetis fut la première grosse sortie d’Obtest et demeure aujourd’hui l’un de ses meilleurs albums. Par la suite, avec Auka Seniems Dievams puis avec Iš Kartos į Kartą, le groupe s’est appliqué à rendre sa musique plus épique et peut-être un poil plus accessible, prenant ses distances avec l’aspect black qui était bien audible sur les premières sorties du groupe.

Zpoan Vtenz (1994, Pagan Folk Metal)


Pour continuer dans une veine bien pagan, on se doit de parler de Zpoan Vtenz, projet originaire d’Utena, tout comme Poccolus. Ramunas Personis, unique tête pensante du projet, en a d’ailleurs fait partie avant de créer Zpoan Vtenz. Même si son projet n’a sorti qu’un seul album au cours de sa très courte carrière, il est aujourd’hui encore cité comme une véritable référence en la matière. Grâce à une musique un poil plus accessible et plus folk que celle de Poccolus, Gimę Nugalėt a peut-être pu s’offrir un public plus large, même si cela n’a pas contribué à en faire un projet durable sur la scène lituanienne.

Assurément, Zpoan Vtenz sait manier l’épique et le poétique, et surtout passer de l’un à l’autre avec beaucoup de facilité. Gimę Nugalėt est également riche d’une dimension traditionnelle absolument fascinante, en parties grâce à l’utilisation d’instruments traditionnels baltes et à la présence de chants lituaniens qui confèrent à la musique un aspect champêtre impressionnant. Ramunas Personis a signé un coup de maître avec son unique album, lui qui, en plus d’avoir fait partie de Poccolus, a aussi fait partie de Nahash et de Nemesis. Une petite scène vous disais-je.

Altorių Šešėliai (2005, Black Metal)


Léger bond dans le temps au moment d’aborder le cas d’Altorių Šešėliai, projet solo d’Avinpapis, et actif de 2005 à 2006. On est de suite dans une vision bien moins traditionnelle du black metal, notamment avec une production plus claire. Trois sorties ont vu le jour, dont l’excellent album Margi Sakalai en 2005 (voir artwork ci-dessus). Le style d’Altorių Šešėliai est rempli de petites sucreries telles que des sonorités folk ou des chants féminins qui subliment l’atmosphère froide avec beaucoup de réussite.

Le climat présent dans la musique du projet solo originaire de Gargždai inspire assez fortement à une mélancolie paradoxalement assez belle. L’esthétique musicale façonnée par Avinpapis donne naissance à une musique surprenante et qui n’en finit pas de jouer avec les émotions de son auditeur. Altorių Šešėliai est un petit projet, même à l’échelle nationale, mais la beauté de sa musique rappelle aisément celle de Grift, pour ne citer qu’elle. Quel dommage, à nouveau, que le projet ne soit plus.

Ūkanose (2012, Folk Metal)


Clôturons notre tour d’horizon des groupes qui méritent attention avec Ūkanose, groupe bien plus récent par rapport à tous ceux abordés au cours de cet article. Avec un seul album à son actif, un album éponyme sorti en 2016, le sextette de Vilnius s’apparente à n’importe quelle formation de folk metal européenne. Mais avec l’utilisation du folklore lituanien comme thématique principale et grâce à une musique accrocheuse et bien équilibrée, la musique d’Ūkanose se montre assez étonnante d’efficacité et de charme. Pourvu que ça dure.

En conclusion

Ça ne vous aura sans doute pas échappé, la grande majorité des groupes abordés par nos soins, en tout cas pour ce qui est de la scène black metal, n’ont pas été actifs bien longtemps. Le black metal n’aura pas eu d’impact particulier sur la scène metal lituanienne, et ça n’est pas la récente mise en lumière d’Au-Dessus, qui officie de plus dans un registre très post-black, qui va changer quoi que ce soit à la donne. Le constat est triste, mais le black metal n’aura peut-être été qu’un effet de mode éphémère dans le petit pays balte. Mais alors pourquoi ?

La Lituanie est après tout un pays qui a une grande histoire et une culture bien marquée, tout était à priori réuni pour qu’une petite scène de qualité voie le jour et demeure active jusqu’à aujourd’hui. Surtout si l’on considère le passé communiste du pays, qui aurait pu voir naître un petit noyau black metal très nationaliste, comme ce fut notamment le cas en Pologne. L’éloignement géographique n’est pas une hypothèse, la Lituanie partageant une frontière avec la Pologne et étant proche des trois pays scandinaves, véritables géants en matière de black metal.

Peut-être faudrait-il prospecter du côté de la population, qui n’a jamais été plus loin que les trois millions d’habitants, même si la Slovénie fait mieux avec deux millions d’âmes. Le manque d’exposition est aussi une option, si les groupes de l’époque avaient connu une meilleure promotion à l’étranger, peut-être auraient-ils continué l’aventure. Dans tous les cas, et même si la scène lituanienne en matière de black metal est minuscule, elle vaut assurément le détour, et peut-être cette humble sélection vous en aura convaincu.

Merci à Evelina pour l’aide apportée à la rédaction de cet article.

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Fondateur / Rédacteur chef - maxime.deruy@gmx.fr

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