Trésors d’Europe #2 – La Bosnie-Herzégovine

Une Histoire diablement riche mais presque torturée. Voici ce qui caractérise le passé de la Bosnie-Herzégovine, qui se situe au coeur d’une région de l’Europe qui, encore aujourd’hui, connaît de sérieuses tensions entre différentes communautés. Riche d’une culture unique dans la mesure où il a appartenu à de nombreuses nations différentes au coeur de son histoire, le pays a pourtant énormément de peine à se faire une place à la table des scènes de choix concernant le black metal, et ce même face à ses voisins directs des Balkans. Pourtant, quelques artistes ont le monopole de la scène nationale et savent mettre leur talent en commun pour proposer une musique à la fois froide et très crue… À noter que compte tenu de la difficulté rencontrée pour écouter la musique de certains groupes, l’analyse stylistique sera parfois très surfacique ou incomplète.

Krv (2003, Black Metal)

Derrière ce nom impossible à prononcer pour un occidental non-initié aux langues slaves balkaniques se cache tout simplement l’un des tout premiers groupes de black metal bosniens. Krv, ou sang, est un quatuor ayant été créé en 2003 et étant resté actif jusqu’en 2010, année de sortie de son dernier album, Ograma. On est ici face à un black metal plutôt classique et riche d’une dimension nationaliste ou du moins patriotique assez présente. Le groupe peut se targuer d’avoir mis au monde six sorties différentes, dont trois albums longue-durée, ce qui est particulièrement louable en tant que groupe bosnien.

La musique du groupe se veut directe et la composition relativement peu travaillée, même si de sympathiques riffs peuvent galvaniser davantage l’auditeur dans sa quête de violence. Fier de ses racines slaves, Krv aime chanter les louanges de ses ancêtres et de son peuple. On se surprend à trouver sa musique un poil mélancolique, même si celle-ci cherche la plupart du temps à tancer. Krv est en tout cas un groupe très intéressant pour les auditeurs à la recherche d’une musique black metal belliqueuse qui n’en fait pas des caisses. Ce n’est de toute façon pas le genre de la maison en Bosnie-Herzégovine…

Sahrana (2005, Black Metal)

Passons au cas de Sahrana, qui est également l’un des groupes de black metal de la première heure, originaire de la région bosnienne de Serbie (à ne pas confondre avec le pays du même nom). Sahrana est l’un des nombreux groupes dans lequel a officié l’artiste que nous nommerons S.A, tant il a utilisé de pseudonymes différents au cours de sa carrière. La recette du duo, qui a très bien fonctionné de 2008 à 2015 avec une petite dizaine de sorties de tailles différentes, repose sur un sentiment anti-religieux omniprésent, qu’il s’agisse du christianisme ou de l’islam. Techniquement, cela se traduit bien évidemment par une agressivité bien présente mais malgré tout mesurée, qui offre une musique rentre-dedans très efficace.

Sahrana aime s’attaquer à tout ce qui lui semble suffisamment pieu pour être haï. C’est ainsi que l’on constate un goût prononcé pour la provocation et le blasphème, comme en témoigne la pochette du split réalisé en compagnie des slovaques de Provocator, Holy Incest (voir ci-dessus), sorti en 2015. À ses débuts et durant quelques années, la musique du duo se montrait bien plus incisive et conforme aux codes du black metal originel. Le son était sale et le tout sonnait comme s’il avait été composé au cours des années 1990, comme en témoigne parfaitement l’album Kullt ov Sath-Tanas, sorti en 2009. Et nous verrons par la suite que la tendance, à savoir celle de sonner old school, est véritablement propre à la Bosnie-Herzégovine.

1389 (2007, NSBM)

Initialement nommé Black Vomit SS avant de prendre le nom de 1389, le projet solo de Vožd Jovan Pogani (autre figure de la scène bosnienne) se montre outrageusement nationaliste, et verse même dans le national-socialisme et l’anti-sémitisme sur certaines bon nombre de ses sorties. Le projet tient son nom de l’année au cours de laquelle s’est déroulée une bataille déterminante dans l’histoire du royaume de Serbie et des Balkans, celle de Kosovo Polje, qui aura vu les serbes être défaits sur le plan stratégique mais tout en ayant empêché les Ottomans de conquérir toute la Serbie. Cela fait effectivement fort longtemps que les Turcs ne sont pas en odeur de sainteté dans les Balkans…

L’autre particularité de 1389 réside dans son nombre titanesque de sorties, qui sont principalement composées de splits avec d’autres groupes et projets tendancieux politiquement. Cela le classe d’emblée dans la catégorie des projets militants et presque propagandistes, par sa volonté à répandre ses idées à travers sa musique avec une rigueur toute méthodique. Musicalement, 1389 sert un black metal assez cru et mal produit, riche d’une rythmique qui sait se montrer tantôt lente et menaçante tantôt véhémente. On apprécie également la présence de samples de discours bouillonnants, tels que ceux d’Hitler, qui apportent un réel cachet transcendant à l’ensemble. 1389 était déjà passé dans nos lignes à la suite d’une chronique portant sur son split en compagnie des mexicains de Nokturnal Poetry, durant les premières semaines d’existence du webzine.

Goat Evil (2008, Black Metal)

Restons en compagnie de ce brave Vožd Jovan Pogani, avec toutefois un projet moins problématique par ses positions politiques. Goat Evil est également l’un de ses projets, et sert à son auditoire un black metal plus influencé par la deuxième vague que par des idées politiques peu enthousiasmantes. Assez peu de sorties de taille, sinon l’unique album longue-durée, U Ime Zla (voir pochette ce-dessus), sorti en 2009. Goat Evil ne s’encombre pas du moindre artifice, et sa musique se montre brute à souhait. Plamen Zla, seul split de sa discographie a été sorti en compagnie de 1389. Réaliser un split avec soi-même, c’est plutôt original.

Goat Evil n’est clairement pas un projet incontournable de la scène bosnienne, mais sa musique est assez agréable à écouter, pour peu que l’on ne fasse pas trop attention à la relative pauvreté dont souffre la composition sur la majeure partie des sorties, ainsi qu’au soin particulier apporté à la réalisation des pochettes. Mais cela montre aussi que Vožd Jovan Pogani a participé à énormément de groupes et projets divers au coeur de la scène bosnienne, et comme nous allons le voir par la suite, il fait indéniablement partie des personnalités de premier plan dans cette scène black metal.

Odium Malum (2009, Black Metal)

Penchons-nous désormais sur un groupe qui aura vu Vožd Jovan Pogani et S.A. unir leur force sous la même bannière, celle d’Odium Malum, qui a d’ailleurs sorti une compilation il y a quelques jours à peine. Assez peu de nourriture à se mettre sous la dent chez le duo, mais tout de même un black metal toujours très incisif et porté sur les joyeusetés blasphématoires dont les deux artistes sont visiblement friands. La compilation ayant vu le jour rassemble les titres des productions sorties en 2009 (Affascino Diabolus Satanas) et 2010 (Oath for the Goat), et contient également un titre qui sera présent sur le prochain album du groupe, ce qui nous prouve qu’Odium Malum n’a pas fini de répandre sa haine.

Satan (2009, Black Metal)

Pour l’originalité du nom, on repassera. Malgré tout, Satan a de bien belles choses à offrir aux adeptes de black metal old school très raw. Je soupçonne même le groupe de beaucoup jouer avec les clichés propres au black metal, surtout lorsque l’on voit l’aspect des pochettes utilisées. Satan est composé, comme on peut légitimement s’y attendre, de Vožd Jovan Pogani et de son compère S.A, comme pour reformer un duo particulièrement performant lorsqu’il s’agit de cracher sur tout ce qui croit en un dieu quelconque. Nazaretski Lažov, seul album du groupe en compagnie de sorties mineures, rassemble les caractéristiques très classiques d’un black metal qui rappelle efficacement un mélange entre les styles des première et deuxième vagues. Rien d’extraordinaire, mais assurément très plaisant.

Arjen (2012, Ambient Black Metal)

Laissons de côté le black metal propre à la scène bosnienne pour aborder le cas d’Arjen, projet solo de H.P, également membre de Nigrum Ignis Circuli et de Void Prayer, histoire d’évoquer deux groupes de plus sans nécessairement s’attarder sur leur musique. Arjen a de très belles choses à offrir grâce à son black metal profond et très contemplatif. Contrairement aux nombreux groupes bosniens qui ont choisi de demeurer sur les positions traditionnelles du black metal, H.P. a choisi d’aller vers quelque chose de plus atmosphérique et de plus impénétrable. Arjen n’est assurément pas un projet que l’on peut se targuer de comprendre à la première écoute.

On distingue des aspects plaintifs et presque grandiloquents à l’écoute de la musique d’Arjen, qui jouit d’une certaine originalité et de beaucoup de richesse sur le plan technique. Il est d’ailleurs surprenant que le projet n’ait pas davantage de succès, car il n’a rien à envier à certains groupes qui évoluent dans le même registre. L’ensemble sonne malgré tout fait-maison, mais cela donne d’autant plus de crédit à l’artiste. Arjen semble toujours actif et on espère réellement avoir droit à une suite de l’excellent et malsain Sve Se Raspada.

Aiqëhahirit (2013, Ambient / Noise /Black Metal)

Prenons le temps de parler, non pas de Aiqëhahirit particulièrement, mais plus largement des différents projets de Drák Vrasësinerëzve Dvutë, qui est comme le Vordb Na R.iidr bosnien par la nature de ses expérimentations, dans un registre toutefois plus proche du black metal que de l’ambient. Aiqëhahirit est le plus gros projet de l’artiste, qui est également derrière Vetëvrakh, Humnerë, ou encore Vrkolak. Prenons la liberté risquée de parler au nom de ces projets de manière générale, dans la mesure où leurs styles sont très proches les uns des autres.

Le black metal de Drák Vrasësinerëzve Dvutë se montre impénétrable, diablement difficile à appréhender, ou même simplement à apprécier. La musique y est crachée, rampante et se montre impossible à cerner avec certitude. Les projets de l’artiste portent sur une espèce d’assemblage de sonorités saturées et sous-mixée, comme si la chose nous venait directement d’une cassette de mauvais qualité des années 1990. Mais non, Aiqëhahirit et compagnie sont bien récents, et vont rappeler beaucoup de souvenirs aux adeptes de la première heure grâce à un savant mélange de black metal et de noise ambient.

Zvijer (2014, Black Metal)

Avant de clore notre propos, il est temps de retrouver nos deux amis Vožd Jovan Pogani et S.A. et d’avoir quelques mots pour Zvijer, l’un des groupes majeurs de la scène actuelle. Zvijer a sorti il y a quelques mois Vječnost Truleži, son premier album longue durée, qui fut une agréable surprise pour les plus curieux de la communauté black metal, ceux qui n’ont pas peur d’aller chercher leur bonheur en dehors des scènes majeures du genre. De tous les projets appartenant aux deux artistes, Zvijer est celui qui semble avoir été le plus travaillé, et la tendance s’est confirmée à la sortie de ce premier album.

Beaucoup de force et de fureur se dégagent de la musique du quatuor, également composé des expérimentés croates Igor Vidaković et Dalibor Franjkić. Nul doute que les deux musiciens, s’étant greffés à l’entité en 2016, ont su apporter leurs compétences pour faire de Vječnost Truleži une réussite. Le cocktail galvanisant que constitue le style du groupe suggère de nombreuses choses assez peu délicates, et l’écoute en deviendrait presque fatigante. Mais quel poids, quelle frénésie !

En conclusion

En premier lieu, tout en sachant que la rubrique est aussi censée traiter des groupes de pagan et folk metal, vous avez dû remarqué un certain manquement à ce sujet. C’est uniquement parce que la Bosnie-Herzégovine ne compte dans ses rangs pas le moindre groupe appartenant à l’un de ces genres, ou en tout cas aucun groupe suffisamment important sur lequel on peut se pencher sans rencontrer trop de difficulté. Dommage, surtout lorsque l’on sait que le folklore balkanique dans son ensemble est culturellement l’un des plus riches en Europe dans la mesure où il a subi de nombreuses influences diverses au cours de son Histoire.

En outre, votre œil aguerri n’a pas manqué le fait selon lequel le black metal semble être arrivé très tard en Bosnie-Herzégovine. Ce n’est effectivement pas une impression. Si le groupe Krv a été présenté comme étant l’un des premiers groupes du genre alors que sa fondation est intervenu en 2003 seulement, c’est aussi parce qu’aucun groupe ou presque ne s’est distingué avant cela, et surtout pas pendant les années 1990. On pourrait éventuellement avoir quelques mots pour le groupe Agonize, fondé en 1997, mais il appartient davantage à un registre porté sur le death mélodique à légères touches black metal qu’à quoi que ce soit de plus noir.

La tendance est de toute manière plus ou moins similaire ailleurs dans les Balkans, où l’éloignement géographique a pu retarder les vent froids du black metal venus du nord. Le fait que le black metal ait mis près de quinze ans à rallier le pays n’est donc à priori pas dû à la situation politique de la région, même si cette dernière est à l’origine de nombreux maux dans les Balkans depuis très longtemps. Partagée entre black metal nationaliste et black metal très old school, la scène bosnienne a en tout cas de quoi ravir ou du moins contenter bon nombre d’auditeurs potentiels.

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