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Sol Invictus – Necropolis

Pays : Angleterre
Genre : Dark Folk
Label : Prophecy Productions
Date de sortie : 23 Mars 2018

Aujourd’hui, concentration, recueillement et spiritualité. Comme tous les jours sur Heiðnir, peut-être, mais aujourd’hui plus encore. Il est question de Sol Invictus, soit l’un des grands, très grands anciens de cette musique folk sombre, imprégnée de mysticisme et toujours au seuil de la fin de notre monde, que l’on a baptisé, absurdement, apocalyptic folk. Tony Wakeford sortait il y a quelques semaines Necropolis, nouvelle émanation de ses pensées et de sa créativité.

Rappelons bien ceci ; Death in June et Sol Invictus ont fondé toute une approche de la musique folk fondée sur le regret du passé, la contemplation du monde décadent, la chute civilisationnelle, et la disparition progressive de toute trace de spiritualité et de grandeur chez les hommes. Une musique de fin du monde. Les deux groupes cités, et peut-être avec eux Current 93 dans une moindre mesure, ont inspiré une kyrielle de formations actuelles. Agalloch, Rotting Christ, Subrosa, Amenra… Tous ont déjà cité un des membres de cette trinité comme une inspiration. Et vous comprendrez vite que cela n’est pas arrivé par hasard.

La folk de Sol Invictus peut être déstabilisante pour un amateur de folk « naturiste » et « d’époque » comme peut l’être The Moon and the Nightspirit, intégralement ancrée dans le passé sans un regard vers le présent. Wakeford ne nous plonge pas dans une époque passée en occultant les temps modernes, mais évoque cette période comme on créerait sans s’en cacher un récit historique, un conte venu d’autrefois. Comme s’il venait vous dire « bienvenue dans ma pièce de théâtre, voici une autre époque ». Wakeford met en scène sa musique, réussit à s’y impliquer entièrement, mais garde pourtant constamment toujours une place de conteur plutôt que de partie intégrante du récit. Pour faire encore plus clair, The Moon and the Nightspirit est une prêtresse qui danse dans une ancienne forêt féerique quand Sol Invictus est celui qui se souvient des anciens temps et s’attache à les évoquer.

Sur Necropolis, Wakeford parle de Londres. Le vieux Londres, aux rues tortueuses et sombres, mais rayonnant pourtant dans le monde entier. Sol Invictus qui parle de Londres, c’est une évidence si claire qu’on s’en étonne presque. Un élément que l’on sait si constitutif de la personnalité de l’entité que cela paraît presque surprenant. Wakeford a toujours aimé son pays et s’est toujours dit patriote. Et cet amour de sa culture se ressent.

Dès l’introduction grave et cérémonielle avec ces cœurs aussi superbes qu’étrangement distants, Wakeford semble évoquer la grandeur de Londres déjà passée au moment même de son évocation. Le voyage commence, toujours mené par la guitare. La basse, le piano et les voix féminines sont également dans le navire. Si les instruments forment la coque, la voix de Wakeford constitue le mât du bâtiment. Toujours vibrante et grave, presque économe en tonalité, restant plus ou moins déclamatoire tout le long de l’album. Cette voix noble, puissante et toujours agitée d’un trémolo de fond, c’est l’âme de Sol Invictus. Un élément distinctif parmi tous les autres, qui donne tout son sens à la musique.

Les premières perles de l’album apparaissent déjà avec « See Them ». Magnifique chanson accompagnée d’une très belle voix féminine, basée sur un arpège répété et un refrain extraordinaire, porté par un clavier lointain. « Still Born Summer » arrive peu après, avec ses superbes mélodies et son chant toujours aussi simple et prenant. « Turn Turn Turn » évoque les sorcières que l’on entend ricaner en sifflant en arrière-plan, et répète sa mélopée de « turn, turn, turn » comme une incantation désuète. Indéfinissable atmosphère, ensorcelante et délicieuse pour qui aime s’entendre raconter des histoires. Les guitares électriques, la saturation de la voix et la superposition des couches sonores en fin de pistes font monter la fièvre et rejoindre la danse des sorcières narrées jusqu’au « Lucifer » final qui clôt en écho la chanson. Une extraordinaire chanson narrative, entre folk pure et rock.

Au rang des pièces les plus marquantes, il faut absolument citer « The Last Man », avec ses splendides mélodies folk et son chant plus aristocrate et vibrant que jamais. On aurait presque l’impression d’entendre un vieux lord anglais déclamer avec une emphase toute retenue une vieille chanson traditionnelle dans une assemblée de haute naissance. La ritournelle enfantine de début, aussi grinçante que charmante, emmène vers une mélodie de guitare et de piano simplement parfaite, sur laquelle se pose la voix de Wakeford qui livre définitivement sa meilleure prestation du disque. Les cloches se répondent, les chœurs évoluent en canon, les mélodies de piano se diversifient et progressent, des cordes frottées discrètes apparaissent doucement. L’émotion pure jaillit entres les instruments et la voix. Cette chanson est un instant de grâce, une cristallisation de musique aussi parfaite qu’entraînante et touchante.

La fin de l’album approche déjà, celle du monde aussi. « The Garden of Love » vous l’annonce avec ce chant de prophétesse très emprunté et la voix de Wakeford qui soupire et annonce la Chute. Plus sombre, plus pessimiste et angoissante que les autres pistes, cette chanson pourrait faire penser à du Dead Can Dance, en tirant un peu sur les bords. La narration qui intervient vers la fin, relatant l’histoire de la ville, rappellent la déchéance et le déclin dans lequel Londres s’est précipité.

« Kill Burn » révèle l’aigreur et l’amertume de Wakeford concernant ce monde qu’il voit se déliter, les splendeurs du passé tomber dans l’oubli. Courte, d’un calme froid et assassin, cette chanson lapidaire fait office de sentence condamnant toute une civilisation. La voix très chaude de Wakeford contraste de manière frappante avec ses paroles et la mélodie de piano entre guillerette et mélancolique. « Set the Table » prend la suite avec une introduction presque ronflante, toute en noblesse et en beauté sobre. La batterie, le piano et les cordes donnent une impression d’un improbable croisement entre Wovenhand, du jazz et de la musique savante. L’instrument à vent qui pourrait vaguement être un hautbois rend magnifiquement cette impression d’assister à la préparation du dernier repas d’une famille anglaise avant la fin du monde.

« Murder of the Thames », basée sur une seule mélodie de guitare et une batterie jazzy accompagnées de quelques accords de guitare électrique, évoque les corps retrouvés dans la Tamise. La chanson se fait langoureuse, en grande partie grâce à la voix de Wakeford, racontant avec flegme les assassinats qui ont conduit la Tamise, comme les fleuves de toutes les grandes villes, à voir sa vase de fond devenir le sol funéraire de nombreuses personnes. Jazzy, contemplative, très prenante et apaisante malgré sa thématique, la chanson cristallise la capacité à faire concilier les paradoxes de Sol Invictus.

L’album se conclut avec la très sombre « Necropolis : Egress » portée par des cordes frottées et les mêmes cœurs qu’à l’ouverture de l’œuvre. Toujours plus de gravité, toujours plus de tragédie, toujours la voix de Wakeford impassible et pourtant pleine d’émotions. On célèbre la fin et la lente disparition d’une ville qui fut le centre du monde, d’un haut-lieu de culture, d’art et de patrimoine. Un adieu à Londres, somptueux et digne.

Sol Invictus est immense. Wakeford est un grand musicien, un grand conteur et un grand anglais, fier de son pays et désolé de le voir tomber dans le fade, le faux et les apparences, et tourner le dos à son passé. Chers lecteurs, votre serviteur vous le dit très humblement, mais vous devez écouter cet album. Attentivement, calmement, soignrusemeso. Quasiment composé comme une longue piste, il y a là un véritable voyage, non pas dans une époque, mais à travers l’âme de Londres faite d’une étoffe qui s’est constituée tout au long des époques pour maintenant se déliter. Voici le meilleur conseil votre serviteur puisse vous donner. Écoutez l’extrait ci-dessous, soyez charmé par la beauté et la profondeur de la musique (vous n’y manquerez pas), et écoutez ensuite l’album d’une traite quand vous en aurez le temps. Sol Invictus, comme l’ancien culte à qui il rend hommage dans son nom, ne sera jamais surpassé.

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