Le diable parle finnois

écrit par Maxime
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En écoutant à tue-tête vos groupes de black metal favoris, peut-être avez-vous remarqué que le résultat final d’un album peut sensiblement être perçu différemment  en fonction de différents facteurs n’étant pas directement musicaux. En premier lieu, on pourra évoquer tout ce qui touche aux thématiques. Un énième groupe utilisant mal le satanisme ou un groupe espagnol parlant d’Odin ne sont pas des exemples particulièrement engageants. Ensuite, et la chose sera bien plus subtile à l’oreille, on pourra parler de la langue d’expression d’un groupe donné, d’abord à l’oral, bien évidemment, mais aussi, dans une certaine mesure, à l’écrit. Et c’est ainsi que l’on en vient au propos angulaire de l’article. Si le diable devait parler, il s’exprimerait sans doute en finnois.

Nous pourrions tout à fait nous lancer ici-même dans un énorme article vantant les innombrables mérites de la scène black metal du pays des Mille Lacs, mais là n’est pas la question, bien qu’il soit toujours tentant de rappeler que la Finlande abrite un nombre incalculable de groupes d’exception, et pas seulement en ce qui concerne le black metal. Comme vous l’aurez aisément remarqué par vous-mêmes, le sujet portera davantage sur la linguistique, en l’occurrence la linguistique des langues finno-ougriennes (et surtout celle du finnois), dans la mesure où l’on a de nombreuses raisons de penser qu’elles s’adaptent particulièrement bien à la pratique du black metal et des autres genres qui lui sont proches.

Si vos étagères sont pleines d’albums venant d’horizons bien distincts, peut-être avez-vous développé l’agréable faculté de pouvoir reconnaître les différentes langues qui y sont hurlés, en admettant, bien entendu, que les chants soient suffisamment peu écorchés pour être reconnaissables. Ainsi, vous avez probablement dû remarquer que le finnois est une langue tout à fait à part de la bouche de nos vociférateurs favoris. Pourquoi ? Pourquoi le finnois sonne-t-il de manière si différente, qui plus est dans le cadre de la pratique d’un genre musical où les chants sont aussi particuliers ? Bien entendu, cela sous-entend une certaine clarté quant aux paroles, mais effectivement, le finnois a quelque chose en plus.

Avant de rentrer dans le barbant vocabulaire linguistique, quelques conseils d’écoute. Dans la mesure où le black metal n’offre que peu de possibilités de pouvoir écouter un chant éraillé de manière claire, voici quelques albums au sein desquels le finnois est reconnaissable et appréciable. On pourra citer Häive, avec ses excellents albums Mieli Maassa et Iätön, Antimateria, avec Valo Aikojen Takaa, sur lequel les chants sont particulièrement saisissants, ainsi que les indémodables sorties de Havukruunu et de Moonsorrow. Une chose distingue phonétiquement les langues finno-ougriennes des autres langues européennes, et il s’agit de ce que l’on appelle l’opposition de quantité.

Afin de prononcer correctement un mot ou une phrase en finnois, il faut bien intégrer les voyelles courtes et les voyelles longues, ainsi que les consonnes courtes et les consonnes longues. À l’oral cette particularité se traduit par une prononciation saccadée et rythmée assez intrigante pour n’importe quelle personne non habituée à la musique des langues finno-ougriennes. Ce caractère est d’autant plus intéressant dans le cas du finnois, puisqu’on assiste à une gémination (un doublement) de certaines lettres. En hongrois, cette gémination est remplacée par les accents pour marquer la distinction entre les différentes longueurs. En estonien en revanche, il existe trois longueurs différentes.

Petite parenthèse culturelle justement, au moment où l’on aborde le cas de l’estonien. Peut-être connaissez-vous le groupe Metsatöll, qui n’officie pas dans un registre black metal, mais dont les titres sont parfois articulés autour de vers kalévaléens, nom donné à une forme de vers octosyllabes utilisés depuis très longtemps en Finlande et en Estonie. Puisqu’il est question de linguistique, pourquoi ne pas établir un pont avec une pratique artistique ancestrale utilisée de nos jours par au moins un groupe de metal de culture finno-ougrienne ? En guise de rappel, le Kalevala est une épopée qui date de la première moitié du XIXème siècle, et qui a été créée par Elias Lönnrot sur la base des nombreuses transmissions orales de la mythologie finnoise. Tout de suite, ça apporte quelque chose en plus.

Dans son roman Budapest, le chanteur et écrivain brésilien Chico Buarque écrit “un mot ? Faute de la moindre notion de l’aspect, de la structure, du corps même des mots, je n’avais aucun moyen de savoir où commençait et finissait chacun d’eux. Impossible de les détacher les uns des autres, c’eût été comme prétendre découper un fleuve au couteau. À mes oreilles, le hongrois aurait pu tout aussi bien être une langue d’une seule pièce, qui n’était pas constituée de mots et dont on n’avait la connaissance que dans son intégralité.” Et il va même jusqu’à écrire cette phrase, devenue très célèbre, “[…] mais le reportage bien sûr était en hongrois, la seule langue du monde, disent les mauvaises langues, que le diable respecte.”

On pourrait également en dire sur le hongrois, autre langue finno-ougrienne isolée géographiquement de ses soeurs européennes. La scène black metal hongroise est bien moins importante que celle de la Finlande, mais les quelques groupes de folk metal du pays des Magyars permettent eux aussi d’apprécier à sa juste valeur une langue infiniment plus légère et mélodieuse à l’oral que ne le laisse penser son aspect à l’écrit. Justement, l’écrit. Ces trois langues finno-ougriennes partagent la caractéristique, pour ainsi dire, de sembler proprement tumultueuses et décousues pour n’importe quel profane n’étant familiarisé avec leurs différentes spécificités.

Qu’y a-t-il de plus black metal, au fond, que d’être confronté à un groupe ou un artiste dont la langue d’expression ne correspond à rien de connu ? L’obscurité extrême qui entoure le finnois, le hongrois et l’estonien entretient un mystère qui se marie à merveille à un genre musical qui se veut aussi inaccessible et reclus que le black metal. Rappelons-le, ces trois langues sont quasiment incompréhensibles sans de solides connaissances en la matière, comme l’écrit si bien Chico Buarque sur le hongrois, bien que l’hyperbole soit sans doute de mise avec l’auteur brésilien. Elles sont parlées par moins de 20 millions de locuteurs en Europe, soit une goutte d’eau par rapport aux près de 750 millions d’habitants que compte le continent. Les langues finno-ougriennes parlées en Europe ne se limitent toutefois pas au finnois, au hongrois et à l’estonien, mais les autres (langues sames notamment, dans le nord des pays nordiques) ne sont pas parlées par beaucoup plus de gens.

Ces différentes spécificités font des trois principales langues finno-ougriennes (et surtout le finnois) des langues dont la phonétique se prête particulièrement à la pratique du black metal. En admettant, encore une fois, que les paroles d’un album donné sont audibles, le caractère sautillant et largement articulé du finnois sublime comme il se doit la noirceur et la froide violence du black metal. Il en est de même pour l’aspect de ces mêmes langues à l’écrit, dont le caractère énigmatique pour les non-initiés en fait un support de choix pour renforcer le côté impénétrable d’un album. Si la Finlande a l’une des scènes black metal les plus qualitatives (sinon la plus qualitative), c’est sans doute grâce à son riche folklore, grâce à la poésie que peuvent inspirer sa nature et son climat, mais sans doute aussi un peu grâce à l’absolue beauté du finnois. Chico Buarque a écrit que le diable respectait le hongrois, et sans doute respecte-t-il le hongrois parce que lui-même parle finnois…

La rédaction de cet article a été rendue possible grâce à l’aide très précieuse apportée par Eva Toulouze, ethnologue et linguiste spécialiste du domaine finno-ougrien. Un grand merci à elle.

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Goatskullt – Kinahmia – Heiðnir Webzine 20 juin 2019 - 23 h 56 min

[…] autres titres dans la mesure où ses paroles sont en finnois, et si vous avez pris connaissance de cet article il y a quelque semaine, vous savez pourquoi. Évidemment, compte tenu de son format, Kinahmia est […]

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