Compte-rendu de l’exposition Tolkien à la BNF

écrit par Dantefever
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En tant que média culturel prestigieux universellement reconnu dans le domaine du patrimoine intellectuel et artistique, Heiðnir Webzine ne pouvait bien évidemment pas se permettre d’esquiver l’incontournable exposition dédiée à J.R.R. Tolkien qui a lieu depuis quelques semaines, et jusqu’au mois de février prochain, à la BNF (site François Mitterrand). Ainsi, je me rendais dimanche 3 novembre sur les lieux de l’exposition avec une certaine impatience, ayant eu l’opportunité de rencontrer quelques semaines auparavant l’excellent Vincent Ferré, commissaire général de l’exposition et universitaire très connu en France pour son extraordinaire exégèse et mise en valeur de l’œuvre de Tolkien, qui m’avait à cette occasion alléché en m’exposant l’incroyable travail que lui-même et ses équipes avaient accompli pour donner lieu à cet événement grandiose. Je m’attendais donc bien à quelque chose d’immense, mais pas à ce point, cher lecteur, pas à ce point…

Il faut en premier lieu avertir le futur visiteur que la queue est considérable, et qu’il vous faudra compter bien deux heures pour pénétrer dans l’exposition en tant que telle, après être passé par les files d’attentes préliminaires à l’achat du billet, puis par celle, très longue, qui régit l’entrée de l’exposition en elle-même, ne laissant entrer les visiteurs qu’au compte-goutte afin d’éviter un engorgement. À ce titre, je ne saurais trop vous recommander d’acheter votre billet à l’avance, habile manœuvre qui vous permettra de vous épargner près d’une heure d’attente à l’entrée de l’exposition. En effet, deux queues parallèles existent : celle des visiteurs ayant acheté leur billet directement sur place, et celle des malins ayant réservés leur sésame à l’avance, bien plus rapide et réduite. Pour achever ce préambule, sachez que vous trouverez également dans la librairie du site une table entière dédiée à Tolkien et à ses influences. Les ouvrages de l’auteur sont tous présents, des plus célèbres aux plus méconnus (comme ses excellentes traductions de lais germaniques et nordiques par exemple), ainsi qu’une foule de livres d’étude sur le Professeur et son héritage littéraire, des textes mythologiques européens comme le Kalevala ou l’Edda, mais aussi des livres d’art et des romans proches du style de Tolkien ayant inspiré ce dernier. De quoi repartir avec des trésors plein les bras ! 

Place à l’exposition en elle-même. L’ensemble est divisé en une petite trentaine de salles. Les murs sont couverts des traditionnels panneaux explicatifs abordant des aspects thématiques de l’œuvre de Tolkien, tels que son rapport aux femmes, le personnage de Gollum, ses inspirations pour Isengard et le Mordor, la valeur historique de son travail… Des textes précis et concis, bien mis en valeur, qui permettent aux néophytes de mieux comprendre l’ampleur du travail auquel Tolkien dédia sa vie. Vous trouverez également des frises chronologiques des événements de la Terre du Milieu et de Valinor, ainsi que des encarts dédiés à des personnages ou des lieux donnés. Mais surtout, cher lecteur, l’exposition déploie des trésors dignes des cavernes de Smaug. On ne le sait qu’assez peu, mais Tolkien était également un illustrateur de grand talent, au style particulièrement adapté à sa propre œuvre. Partout, vous verrez fleurir des cadres contenant des dessins, des aquarelles et des crayonnés du Maître, dévoilant sa propre vision du monde qu’il passa soixante années à créer. Vous y trouverez des illustrations de Cul-de-Sac, de la Comté, de Fondcombe (qui s’appelle maintenant Fendeval, depuis la nouvelle traduction), mais aussi des travaux préparatoires aux cartes topographiques et aux définitions architecturales des différents lieux qui jalonnent les étendues de la Terre du Milieu. Certains de ces dessins sont même transposés sous la forme de vastes tapisseries qui plongent immédiatement dans l’univers du Maître. Superbe.

Une grande partie de l’exposition est dédiée à l’exploration de la facette de Tolkien à laquelle nous devons la profondeur et la cohérence de son œuvre, à savoir ses travaux de linguiste et de philologue. Ainsi, des planches entières d’études grammaticales que Tolkien utilisait pour donner vie à ses langues elfiques sont exposées, dévoilant au passage le talent de calligraphe du Professeur. Un arbre généalogique des différents langages de son univers est d’ailleurs présent, permettant de saisir les rapports d’ascendance et de descendance de ces dialectes.  

Mais surtout, lecteur émerveillé, l’exposition scintille par ses éléments historiques relatifs aux inspirations de Tolkien. Des pièces d’armes et d’armures, des anneaux d’or scandinaves du VIème siècle, des calendriers runiques datant de plus d’un millénaire, et, partout, des livres. Un amas indicible de livre sublimes, certains datant du Haut Moyen-Âge, d’autres de l’âge d’or de l’illustration, ou encore des Bibles et des recueils de poèmes ceints de cuir aux belles reliures cuivrées et dorées, renfermant des contes et des légendes exhumées par Tolkien pour créer la matière de fond de son univers. Les contes des Frères Grimm, le Kalevala, des recueils de sagas scandinaves, des Bibles enluminées, des Eddas débordantes de magnifiques illustrations… Les illustrations ! Il faut absolument en parler. Vous pourrez voir, mises en valeur dans de beaux cadres ou à l’intérieur même des livres évoqués, des pages imprimées il y a plus d’un siècle et demi sur lesquelles s’étalent des travaux d’Arthur Rackham, de John Bauer, de Theodor Kittelsen et de Gustave Doré, et même quelques originaux de ces derniers. Vous reconnaîtrez d’ailleurs tout au long de l’exposition des œuvres utilisées par la suite sur des pochettes d’album de notre très cher black metal (Emperor, Dimmu Borgir, Enslaved…). Cerise sur le gâteau, quelques originaux de peintres préraphaélites ont même été accrochés sur les murs ! Je pense en particulier aux œuvres de Burne-Jones, dont j’ai pu contempler la Princesse Sabra en personne ! Sans mentir, cher lecteur, j’ai frôlé le syndrome de Stendhal de près…

L’immense mérite de cette exposition est d’éclipser totalement les films de Peter Jackson. Votre serviteur est très attaché à ces films (et vomis copieusement sur le trilogie du Hobbit au cinéma, qui n’est rien d’autre qu’une énorme insulte blasphématoire et avilissante crachée sur la tombe de Tolkien), mais a toujours gardé une forte conscience du fait qu’ils ne sont finalement qu’assez peu représentatifs de l’œuvre du Maître dans son ensemble, demeurant étroits et limités. Ayant vu et aimé ces films bien après avoir lu les livres, je n’ai donc pas été, comme beaucoup, complètement avalé dans ma conception esthétique et visuelle de Tolkien par la direction artistique (au demeurant remarquable) de ces productions. Mais en faisant émerger le corpus visuel européen profond dont Tolkien s’est inspiré et en mettant en valeur ses propres œuvres picturales, le visiteur réalise à quel point cet univers est infiniment subtil, délicat, proche des légendes de la vieille Europe, dont il est une projection mythique et mystique. C’est véritablement un autre regard qui est rendu possible, indiciblement plus profond et authentique.

L’exposition est construite selon le modèle d’une ascension de montagne. Le pic est atteint sur quelques salles qui donnent le tournis, tant ce qu’elles renferment est chatoyant, superbe et même émouvant. La redescente se fait tout en douceur, avec un retour aux thèmes plus studieux et un approfondissement de la carrière universitaire du Professeur, ainsi que sur ce que nous devons à son fils Christopher, qui passa la moitié de sa vie à diffuser l’œuvre de son père en étudiant ses montagnes de notes. On finit enfin par sortir de l’exposition avec l’impression d’avoir quitté le XXIème siècle. L’incroyable galerie a réussi à m’émerveiller d’une manière presque violente, me prenant par surprise en concentrant sur une trentaine de salle l’ensemble des références artistiques qui me touchent. En refaisant surface dans les rues de Paris, on se rend compte brutalement de la distance qui nous sépare de cette conception des choses que nous avons perdue. Une époque, pourtant assez peu éloignée en termes de nombre d’années, où l’on avait encore le sens du beau, du sacré de l’art, de l’astreinte et de la dévotion érémitique à la création de quelque chose de grand.

Ce n’est qu’à ce prix que les légendes qui forment l’égrégore de l’Europe ont pu être créées, et c’est bien en assujettissant au travail acharné, à l’érudition et à l’exigence que Tolkien a donné naissance à ce qui demeure sans doute la dernière grande légende de l’humanité. Rendons-nous compte que cet homme, au-delà même de l’extraordinaire œuvre qu’il a laissé derrière lui, a joué un rôle inimaginable dans la reconsidération du patrimoine mythologique et historique de l’Europe du Nord. Combien de vocations d’universitaires et de chercheurs sont nées grâce au Professeur ? Le décompte est impossible. La fascination qu’exerce ce personnage et son univers est trop vaste et étendue pour pouvoir être quantifiée. Au-delà du pouvoir d’émerveillement artistique et intellectuel de cette exposition, elle possède la capacité d’éveiller les consciences, d’insuffler le désir de se faire soi-même le continuateur de cet esprit d’érudition, d’astreinte et de création.

Sachons rester humbles, et concluons rapidement. Cette exposition est un impératif absolu. Un immanquable. Pour votre serviteur, qui a commencé la lecture du Maître à huit ans, il s’agissait d’une évidence. Et malgré cela, je suis ressorti de la BNF avec une véritable émotion. Une envie de s’enfermer pour travailler, s’approfondir moi-même à travers une tâche difficile et porteuse de sens, capable de convoquer les merveilles et les splendeurs du patrimoine européen. Une fois n’est pas suffisante, et je sais que je ne tarderai pas à retourner visiter cette formidable exposition, bien trop riche pour être saisie pleinement en une unique visite.

“Un jour, Bilbon m’a dit que les grandes histoires ne finissent jamais” 

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