Pornarina

écrit par M.
2 commentaires

C’est bien connu, la débauche fait vendre. D’autant plus venant d’un livre orné d’un bandeau “Prix Sade du premier roman 2017”. Même si on peut aisément remettre en question la qualité et la légitimité de certains prix littéraires, celui-ci a néanmoins eu le mérite de retenir mon attention sur une table de la librairie. Pornarina est le premier et unique roman à ce jour de Raphaël Eymery. L’auteur présente son livre comme un conte macabre, un roman fantastique qui sent le vice de bout en bout. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai eu l’occasion de découvrir un univers hors du commun avec des thèmes pourtant très familiers, et des références qui enchanteront les passionnés de récits gothiques, transgressifs et provocateurs.

Pornarina plaira volontiers aux amateurs de récits fantastiques sans tabou, truffés de références issues de la culture populaire, passant du coq à l’âne constamment. Il narre la traque d’une entité du même nom, une créature prostituée à tête de cheval, qui émascule ses victimes à travers le monde. L’intrigue prend place au début en Hongrie mais se déplace dans toute l’Europe, avec le Dr Franz Blažek, un tératologue fils de sœurs siamoises, ayant recueilli une jeune orpheline dans les rues de Kiev, Antonie. Cette dernière prend part activement à la traque de Pornarina mais sera peu à peu fascinée par cette entité. Le récit se déroule à la fin des années 90, mais de nombreux éléments ne le situe pas du tout dans notre époque. On pense volontiers à une fin de XVIIIe siècle, de nombreuses références aux châteaux, manoirs gothiques, une Europe uniformisée dénuée de technologie, le décor entier rappelant n’importe quel récit d’Ann Radcliffe.

Les références culturelles sont particulièrement foisonnantes, à tel point qu’elles font parfois un peu catalogue. On évoque Csjethe, demeure historique d’Erzsebet Bathory, Gilles de Rais, Aileen Wuornos, Hannibal Lecter et Jack l’Éventreur. Les références littéraires ne sont pas en reste puisque les citations de Huysmans, L’Isle-Adam et William T. Vollmann ponctuent les différents chapitres. L’influence de Huysmans dans la construction d’un univers décadent est inévitable, bien des éléments rappellent l’intrigue de Là-bas. On s’attache volontiers à une écriture délicate sans être ampoulée, très organique par moment, suffisamment captivante pour dévoiler un récit agréable à lire, avec des passages didactiques sur l’histoire de tueurs en série ainsi que l’explication des déviances sexuelles.

Où est le sexe dans ce livre pour avoir tout de même été auréolé du Prix Sade ? Absolument partout. Dans l’exposition des paraphilies, des déviances sexuelles plus tordues les unes que les autres, dans les références permanentes aux organes génitaux. Cependant, la prostitution n’est évoquée qu‘au second plan, elle sert plus de prétexte pour parler des meurtres de Pornarina, une créature empruntant autant à la veuve noire qu’à la sorcière. L’auteur nous immerge dans des descriptions de corps meurtris, de cadavres ambulants, de chairs putréfiées, qui feraient passer les films de David Cronenberg pour des comédies romantiques. Sous couvert d’exposé de teratologie, Pornarina dévoile le face sombre des hommes, leurs excès, leurs perversions les plus extrêmes. En soi, ce Prix Sade est totalement justifié car au travers d’un récit fantastique, il dévoile les pulsions d’une société toujours malade, dominée par le sexe masculin. La monstruosité n’est pas celle du corps mais bien de l’esprit.

La dangerosité de Pornarina est proportionnelle à celle des humains qui l’entourent. En sa qualité de prostituée, elle côtoie la perversion au quotidien, et en émasculant, elle enlève cette capacité à commettre le mal sur les autres femmes, c’est une créature qui rend justice. Dans un chapitre, Pornarina prend l’apparence d’une fillette de treize ans et émascule un homme plein de désir pour ce corps encore peu formé. Rien ne nous est épargné, pas même la pédophilie. On regrettera toutefois la dernière partie du livre avec son final quelque peu bâclé. L’auteur est un habitué des nouvelles et la résolution de l’intrigue se retrouve malheureusement précipitée dans les cinq dernières pages.

Pornarina est effectivement un conte des mœurs extrêmes, mais avant tout une œuvre qui réfléchit sur la violence des femmes. Elles sont maîtresses de leur corps, vengeresses, comme leurs aînées Médée, Circé, Messaline, en punissant les hommes de leurs bassesses. La figure de la prostituée vengeresse est ici renouvelée, sans pour autant s’attarder sur le parcours de Pornarina. Au final, l’ingénue Antonie se métamorphose au fil du récit et prend de l’ampleur, s’émancipant face à la misogynie crasse du Dr Blažek, jusqu’au point de non-retour. Sans être dans une démarche particulièrement féministe, ce roman a quand même le mérite de réhabiliter le rôle des femmes dans l’univers de la perversion, une chose habituellement réservée au sexe fort. Pornarina est le récit contemporain d’une chasse aux sorcières, où une entité féminine toute puissante dérange, en bousculant les codes mortifères du vieux monde. Si les thématiques abordées dans ce livre vous intéressent, vous apprécierez sûrement Le Corps exquis de Poppy Z. Brite, Le Bal des folles de Victoria Mas et La violence des femmes – Histoire d’un tabou social de Christophe Regina.

2 commentaires

Lucie Raton 30 mars 2020 - 13 h 46 min

Super chronique sur un roman que j’ai moi-même très apprécié. 👏

Répondre
theWu 4 juin 2020 - 23 h 18 min

Superbe critique érudite et nuancée ! L’auteur semble l’apprécier aussi, puisqu’il en parle sur son blog (http://pornarina.blogspot.com/ – ce qui me fait découvrir celui-ci).

Répondre

Laisser un commentaire