Nordein – Nordariket

écrit par Dantefever
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Pays : Norvège
Genre : Folk Nordique
Label : Eisenwald Records
Date de sortie : 20 Novembre 2020

Ce disque, voyez-vous, c’est une sortie comme je l’aime. Un label que j’admire, un superbe artwork, une musique folk nordique sincère et délestée de l’infâme phénomène du Wardruna-like… Quand Eisenwald annonça cet album, votre serviteur était tout fou. Il suffisait de jeter un œil aux descriptions promotionnelles pour être alléché. On nous promettait de la musique folk éloignée de tous les clichés kitsch trop connus, baignée dans l’héritage musical traditionnel norvégien agrémenté d’une couleur plus romantique inspirée par Wongraven. Quelque chose de délicat, sincère, évocateur et touchant.

Mettons au point une chose. De votre vie, jamais vous n’entendrez de musique « viking ». Jamais. Du patrimoine musical de l’ancienne Scandinavie, nous n’avons pu sauver que quelques instruments médiévaux et des déductions très parcellaires de la manière dont ceux-ci étaient utilisés via les airs folkloriques qui se transmettent encore dans la culture orale. Et c’est tout. Pas de traité de musicologie ou de retranscriptions précises. La démarche la plus scientifique ne vous amènera qu’à dégager les patterns communs aux airs folks qui ont survécu, et à les jouer sur les instruments présumés d’époque. Pas à jouer ce qui était entendu à l’époque.

Tout cela est bien maigre. Triste, même. C’est la raison pour laquelle des dizaines de formations décident de faire dans le cinématique et le pompeux à grand renfort de percussions « tribales » et de vocalises « chamaniques » pour donner un côté archaïque artificiel et anachronique, et voilà le travail. Cette musique peut être distrayante, mais demeure aussi représentative de la musique scandinave ancienne que Skyrim est un cours d’histoire sur la culture viking. Fort amusant, mais fantasmé du début à la fin. Le vrai souci, là-dedans, c’est la valeur et la crédibilité que les foules perdues confèrent à tout cela… Et la complaisance de ces formations qui, trop heureuses d’avoir trouvé le bon filon, les abreuvent de drakkareries faciles.

Heureusement, une autre route existe. Il s’agit, pour la suivre, de travailler sérieusement les quelques éléments d’époque dont nous disposons, en toute conscience des limites indépassables, et d’y ajouter consciemment d’autres ingrédients naturellement anachroniques, mais utilisés de manière réfléchie visant à renforcer ce qui ne pourra incarner autre chose qu’une évocation rêveuse de l’ambiance musicale de la Norvège d’antan.  En d’autres termes, on s’appuie sur les ruines pour édifier une nouvelle tour qui ne sera jamais celle qui se dressait ici auparavant, mais que l’on aura voulu aussi proche que possible de celle-ci. Aussi proche, et surtout dans le même esprit. L’esprit, c’est ce qui se perçoit à travers les autres sources disponibles. Les textes, les œuvres picturales, les légendes orales… Au moment de construire cette nouvelle tour sur les anciennes fondations, tout ce corpus permet d’essayer de se plonger dans l’esprit d’une époque, et d’ajuster sa nouvelle œuvre selon ce que l’on en retire. Le résultat final comprend obligatoirement une part de fantasme, mais un fantasme bâti sur un fondement réel et édifié avec le souci de respecter ce qui se dégage de l’ensemble des vestiges originaux. Bien sûr, une telle démarche nécessite de l’astreinte. Il faudra passer des heures à lire des traités d’histoire, travailler des traductions des sagas, écouter des conférences académiques… Plus austère que d’imaginer un maquillage de scène, n’est-ce pas ? Soyons pontifiant jusqu’au bout, et donnons un patronyme à cette méthode. Méthode, au nom du Père, du Fils et de Saint Fenriz,  je te baptise « démarche Tolkien ».

Nordein, donc. Si vous ouvrez la bête par la panse, vous y trouverez en vrac de la guitare acoustique, des chœurs, des percussions, des cordes frottées, des flûtes et des claviers. Une basse s’ajoute à l’occasion, pour offrir de confortables fréquences graves enveloppantes. Les mélodies ont ce cachet caractéristique norvégien que vous connaissez bien, avec ces rythmes très balancés (Isengard et Folke restent les meilleurs exemples qui me viennent à l’esprit pour donner une illustration claire de ce type de mélodies si typiques). Nordariket excelle dans l’art du dosage. Les claviers soulignent, mettent en valeur, approfondissent, mais ne sont jamais au premier plan. Les voix font des apparitions sporadiques, sans s’égarer dans d’insupportables vocalises pseudo ensorcelées à la Heilung. Les airs de guitare portent cette teinte champêtre, forestière, sans trop d’éclat, tendant une toile de fond sur laquelle les flûtes et les cordes frottées se promènent à leur guise. Les pistes, assez longues, prennent leur temps, aiment à se répéter. C’est le retour de l’effet Burzum, symbole de ceux qui maîtrisent l’art de la répétition avec suffisamment de latent pour rendre celle-ci ensorcelante.

En toute honnêteté, et comme à chaque fois avec la musique folk, il n’y a pas grand-chose à dire. Soit les choses sont bien faites et emportent, soit elles sonnent factices ou mal agencées, et l’on reste de marbre. Sans surprise, dans le cas de Nordein, tout se met en place de manière presque magique. L’ensemble des cordes, des voix, des flûtes et des claviers s’efface, ou plutôt se transforme lui-même en montagnes embrumées, en sentiers forestiers, en profondes vallées et en nuits venteuses. Nordein n’essaye pas de se faire passer pour ce qu’il n’est pas, mais offre une retranscription sérieuse, personnelle et touchante de l’esprit du Nord tel qu’il nous échoit en 2020. Il ne cède à aucune facilité, n’essaye pas de se rendre trépidant là où il gagne à résonner profond et intimiste. C’est l’honnêteté et l’authenticité qui se perçoivent sans arrêt tout au long de l’album qui le rendent si fort, si apte à invoquer l’âme de la vieille Norvège.

La vague des clones de Wardruna aura au moins eu le mérite de donner envie à des musiciens talentueux de composer dans leur coin des albums bien plus profonds et originaux que les productions génériques qui ravissent les milliers de vikings Marque Repère de nos festivals. Une saine réaction, qui se révèle vraiment profitable à ceux qui attendent mieux qu’une vague peinture sucrée. Nordein représente un beau jalon dans ce contre-courant folk nordique, et devra être surveillé de près.  

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volthord 31 janvier 2021 - 10 h 12 min

Salut ! J’étais complètement passé à côté de cet album donc merci pour cette chronique. Et tant que je suis là, félicitations pour tout le travail accompli jusque là sur le webzine. Des textes toujours pertinents.

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