Entretien avec Carl-Hugo Pinto-Sendra (Solar Asceticists Productions)

écrit par Dantefever
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La mystérieuse entité Solar Asceticists Productions étend ses ramifications loin sous la surface des arts, et son créateur n’escompte un instant pas restreindre son activité. Carl-Hugo nous livre ici sa vision philosophique et spirituelle de la création.

Bonjour Carl-Hugo. Veux-tu te présenter, toi-même ainsi que tes activités ?
Bonjour et merci pour ton invitation. J’ai commencé à apporter mes premières pierres à l’édifice entre 2008 et 2009 sous le zénith du Languedoc, par implication pour ce qui me fait vibrer encore aujourd’hui le black metal et son univers. Mes premiers pas furent vraiment anecdotiques, comme beaucoup de jeunes de mon âge je traînais sur des forums de black metal remplis de débiles (dont je faisais partie, ça va sans dire) et je participais à de l’organisation de concert jusqu’à ce que je commence à trouver ma voie. Et ce fut donc la duplication de cassettes et mes débuts dans la critique musicale (la Horde Noire), avec une rapide autonomie via le webzine Mithra! Templezine en compagnie de mon camarade « LawOfSun ».

Puis j’ai rencontré Maxime avec qui on a commencés à bosser sur un projet de black betal nommé K.L.L.K. Ici ce qu’on recherchait était avant tout une exploration des strates les sombres de nous-mêmes, jusqu’à ce que le projet évolue vers des horizons plus « solaires ». C’est donc à partir de cette période, 2013-2015, que tous mes projets on pris leurs formes finales. Je suis donc rédacteur en chef de mon propre fanzine (« C.S.L.F.H.F.A.T.A.O.T »), je gère le label Solar Asceticists Productions, je suis en duo dans un projet de « free form » drone / black metal nommé Apotheosis, je fais de la conception graphique expérimentale et je gère le collectif artistique Akasha Ascent Ltd, qui n’est autre que l’émanation centralisant tous mes projets et ceux de mes amis. J’écris aussi de temps en temps pour la revue Rébellion OSRE.

Tu développes toute une galaxie de projets, de plateformes, de vecteurs d’expression. Pourquoi une telle profusion ? Quel élément fédérateur au milieu de toute cette constellation ?
L’idée « d’art intégral » est une conception viscérale chez moi, c’est ce qui doit d’ailleurs se remarquer jusque dans la démarche de production du label, enfin, c’est ce que je souhaite ! Comme tu le dis, j’explore même la vidéo maintenant, je tiens à tout parcourir. Cet élément fédérateur est le collectif Akasha Ascent Ltd désormais, il regroupe à lui seul tous les projets dans lesquels je suis et il fait office de consécration de ma pensée au fil des années. Le manifeste est disponible sur le website.

Peux-tu nous parler de la philosophie ou de l’idéologie qui t’animes et qui sous-tend toute ton œuvre ?
Alors, oui, cependant je vais essayer d’être assez synthétique ! En terme de philosophie, plus précisément en terme de rapport au Monde, j’ai beaucoup puisé dans le pérennialisme afin de prendre du recul sur les temps que l’on traverse, contemporanéité dans laquelle je ne me suis jamais senti « entier » d’ailleurs. Après avoir décortiqué l’œuvre de nombreux penseurs hostiles envers ce qu’ils appelaient la « modernité » — l’emploi du terme en lui-même mérite d’être remis en question —, en ayant développé de prime abord un rapport de défiance avec l’époque, vint le temps de la critique intégrale et de la sortie du monde des formes.

C’est à ce moment là que ce « Léviathan » de Hobbes ne me semblait plus si colossal et qu’aucune action dans le monde de la matière — du Samsara — ne pouvait être salvatrice si elle n’impliquait pas de prime abord une exploration de ses propres abîmes, dans une vision évolienne, afin de se réapproprier soi-même. La perspective de trouver la lumière même dans les ténèbres les plus épais. Beaucoup de nos contemporains perçoivent de façon manichéenne le Monde, et ça avec un acharnement presque militant — qui doit leur permettre de se repérer peut-être ? — une dévotion qui les condamne à ne jamais faire l’exercice d’éjecter les conditionnements les plus profonds. On voit ce phénomène jusque dans les milieux prétendument « anti-conformes », le black metal par exemple, qui, quand il est seulement vécu comme un repli communautaire grégaire avec un assemblage de symboles indigestes, ne peut-être qu’une énième zone de confort bâtie sur les mêmes conventions que partout ailleurs.

Penser le Monde est un travail acrobatique, la pensée n’est jamais figée et aujourd’hui je remarque que plus je m’aventure dans des lectures diversifiées ou que je fais l’exercice de sortir de mon « safe-space« , plus j’aurai du mal à définir par des modalités de langage verbal comment je vois la vie en général. Si je devais définir ma « weltanschauung« , je dirais qu’elle est celle d’un parcours vers ce qui se présente au-delà de ce qui est présenté à nous, vers la nature des choses. Sur le chemin des archétypes premiers, dans une époque d’hybris et d’accélération matérielle. De dromoscopie, comme l’écrirait Virilio.

Qu’as-tu à répondre aux personnes promptes à dénigrer Evola ?
Julius Evola est une grande inspiration pour moi, mais pour autant il n’est pas à l’abri de la critique. Leurs dénigrements, qui sont bien souvent des attaques ad hominem, pourraient êtres intéressantes si elles étaient amenées autrement que par le prisme d’une logique sacrificielle en recherche constante de la victime et du bourreau. Il y a une myriade de choses à dire sur le baron italien, ce n’est pas l’inspiration qui manque ! Il y a déjà de nombreuses périodes dans sa vie, mais surtout un contexte historique tout le temps négligé. Les accusations portent bien souvent sur des raccourcis et des extrapolations quant à son implication brève sous Mussolini avant d’écrire un pamphlet contre le fascisme, puis sur le concept de « race de l’esprit » qui, lui aussi, a été surinterprété à droite comme à gauche. Il fait partie, hélas, de ces figures de la philosophie qui souffrent aujourd’hui d’une image sulfureuse en partie à cause de sa récupération posthume, et les droites radicales ne sont pas innocentes dans ce processus-là.

Si certains veulent continuer à se rassurer en la réduisant à ce que ne présente pas ses travaux — car c’est bien ça l’essentiel — soit le « sauveur de la race blanche », c’est fort dommage pour eux. Certains ouvrent le champs des possibles et d’autres le ferment. Pour ce qui est des œuvres en soi, la Métaphysique du sexe, La doctrine de l’éveil (dont un passage est cité dans un morceau de K.L.L.K), les écrits de Ur et Krur et Chevaucher le tigre sont des essentiels pour moi et pour mes activités, même si de nombreux autres auteurs continuent de m’influencer. Il ne faut pas oublier Julius Evola comme figure du courant artistique dadaïste, qui fut proche d’André Breton, l’explorateur du monde occulte, l’orientaliste, le métaphysicien et le spécialiste du bouddhisme ascétique. J’invite donc les curieux, et pas ceux qui cherchent juste à s’auto-valider, à voir au-delà d’un simple résumé biographique sur Wikipédia.

Tu es toi-même créateur à plusieurs titres. Veux-tu nous parler de tes créations, quel que soit le support ?
Comme écrit plus haut j’aime bien m’aventurer sur plusieurs terrains artistiques, mais l’art graphique j’en fait vraiment depuis que j’ai douze ans. Cependant, il a bien évolué et pas seulement techniquement, dans ce qu’il contient également. J’ai expérimenté pas mal de styles et techniques avant de trouver depuis quelques années une expression bien particulière : l’alliage de l’archaïque et de la dystopie par les moyens de collages et d’expérimentations au fusain. Je conçois surtout pour des productions de mon label ou pour servir mes propres projets, il m’arrive aussi d’avoir des commandes pour des groupes ! Le travail graphique est un véritable espace de liberté pour moi, de longues sessions peuvent me faire rentrer comme m’arracher au « réel ».

Tu me parlais lors de notre discussion de l’usage de psychotropes. Peux-tu développer l’utilité que tu fais de ces substances et la manière dont tu perçois leur utilisation ?
Oui en effet ! J’ai une perception des enthéogènes particulière, je ne condamne pas leur incubation « récréative », mais je préfère leur conférer une utilisation tribale et rituelle. Les psychotropes ne sont pas « nécessaires » à l’exploration de notre for intérieur, mais ils offrent un appui intéressant. Les méditations et la pratique des rêves lucides peuvent s’avérer très puissant dans cette optique-là, ce sont deux des pratiques que j’expérimente également d’ailleurs. Je ne pense pas que ce soit le lieu pour discuter de mes expériences sur le sujet mais de nombreuses images ce sont révélées à moi dans ce genre d’état de conscience altérée, et ces mêmes images ont probablement beaucoup influencé mes directions artistiques et philosophiques en général. Notamment le nom de mon fanzine, Cyclopean Sea Lions from Hyperborea Flying Above the Abyss of Time.

Quelles seraient les formations musicales que tu rêverais de signer, dans un monde idéal ?
Difficile à dire ! Je crois que je signerai Himmelvaruwe, Reserva Espiritual de Occidente, Rainforest Spiritual Enslavement, Solar Temple, Aluk Todolo, Night Profound, Burial Hex, Der Blutharsch and the Church of the Leading Hand, Barn Owl, Silvester Anfang II… Mais tous les groupes que j’édite sont proches de ma conception artistique idéale.

Voudrais-tu bien nous donner quelques références musicales centrales pour toi, ainsi que quelques autres issues d’arts différents ?
Musicalement, le black metal de la région des Cascades et les groupes qui s’en inspirent ont largement leur place dans mes références musicales. Le dernier Alkerdeel, Lugubrum et Urfaust. Abyssal Vacuum, Primitive Knot, que j’ai eu le plaisir d’éditer ! Après, j’écoute de nombreux projets obscures de field recordings, musique concrète, drone et du free folk, notamment Silvester Anfang II, dont je suis extrêmement friand. Les productions expérimentales des labels WV Sorcerer, Acedie 58 et Brave Mysteries.

Dans les arts graphiques, je suis très inspiré par le land art, la photographie surréaliste et l’environmental art, notamment les artistes et performeurs Nils Udo, Goldsworthy, Ana Mendieta, Neil Krug, Marina Abramovic, Peter de Potter, Shae de Tarr, Richard Long, Dora Maar… Puis en cinéma, David Lynch et notamment l’univers de Twin Peaks sont une très grande influence pour moi, mais également Maya Deren, Bertrand Mandico, Gaspar Noé (surtout sur Enter the Void), Kenneth Anger et  Jodorowsky.

Le black metal occupe-t-il une place à part dans ta vision de ton label, ou est-il une musique parmi d’autres ?
Il est de plus en plus mené à devenir une forme musical parmi d’autres. C’est ce qu’il exprime au-delà de ses conventions que je recherche.

As-tu des projets spécifiques que tu aimerais développer dans les mois ou années à venir ?
Oui, je travail actuellement sur une série « d’artzines » sous le nom de Transversal Galery. Le premier chapitre sera sur Ana Mendieta, il est en préparation.

As-tu des coups de cœur récents en terme de sorties musicales ou artistiques/littéraires au sens large ?
Du coup oui, en termes de sorties les derniers Hate Forest, Alkerdeel, Kammarheit et la trilogie de tapes de Catabase chez Acédie 58. Ce n’est pas sorti récemment, mais il y a quelques jours un ami m’a fait découvrir William Basinsky. Amateurs de drone / field recording et de The Caretaker, foncez les yeux fermés !

Ensuite en lecture, je suis sur Les origines de la culture de René Girard en ce moment, et je viens de recevoir Le Mont Analogue de René Daumal. En sorties récentes, les poésies initiatiques — Les chants mithraïques — de mon ami Donovan Bogoni sont somptueuses, et un autre camarade a sorti son livre aussi il y a quelques jours, Le village refondé, aux éditions Maïa, et j’ai bien hâte de le lire !

Tu es quelqu’un de résolument spirituel. Les arts te servent, en quelque sorte, de moyens de passage entre le monde de la matière et celui de la métaphysique. Vois-tu dans leur pratique un exercice essentiel à l’existence ; comportent-ils quelque chose d’immédiatement « sacré » pour toi ?
Merci, je ne sais pas ce que ça renvoie de l’extérieur mais en effet, le domaine de l’art est pour moi ce non-lieu hors du temps qui ouvre un accès privilégié vers l’esprit. En fonction des créations sur lesquelles je travaille, il peut y avoir une dimension très profondément initiatique, dans le travail de cet espace dont je suis le seul à pouvoir placer le « centre », travailler sa profondeur et illustrer en pleine conscience les objets de l’œuvre. Mettre en forme les archétypes et chasser mes propres démons.  C’est un parcours qui m’implique corps et âme jusqu’à sa forme finale. C’est assez difficile à exprimer, c’est une communication non-verbale.

L’ascétisme semble être une notion importante pour toi. Comment l’exprimes-tu ?
L’ascèse devrait être importante pour toute personne vivant sur Terre, c’est le contrôle de soi par excellence, celui qui mène vers la réalisation personnelle et qui rassemble l’être en l’un par le renoncement. Un cheminement loin de la démesure, de la perdition et de la dissolution. Mais c’est avant tout très subjectif et donc relatif à la personne qui vit ce détachement. Solar Asceticists Productions, qui comprend donc l’ascèse dans son origine, invite à (re)trouver ce soleil allégorique qui ne meurt jamais, que ce soit dans la contemplation de la nature de toute chose ou par l’ascèse initiatique chrétienne de la « Noche Negra del Alma ».

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